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Mardi 1er mai 1877
Je me suis endormie de si bonne heure hier, que je n’ai pas écrit, d’ailleurs il n’y a presque rien à dire. Il pleuvait, nous nous sommes promenées jusqu’à six heures en voiture fermée. Je ne pouvais me lasser d’admirer Florence, l’harmonie qui règne entre les anciennes merveilles et les maisons neuves me plaît infiniment.Nous trouvons la carte de Marcuard. Et c’est tout.
Aujourd’hui il y a plu, il y a une promenade aux Cascine, où nous avons vu Silène Righi, ex-coquine de Monsieur le comte. Je ne l’ai pas bien remarquée, d’ailleurs il faut que je la vois nue, absolument. Notre cocher s’est trouvé comme exprès, l’avoir servie lorsqu’elle était à Larderel; entre autres choses remarquables il nous l’a indiquée, promettant de montrer aussi Niccolini.
Il y avait peu de monde, et Marcuard. C’est l’homme qui me fait le plus bavarder. Son air paternel, serré et sournois me fait dire beaucoup de bêtises.
Enfin en repassant (avant de finir la promenade) devant la maison Larderel, nous avons rencontré le Persévérant du Veglione, le soi-disant prince Ruffo, mais comme il était dans sa voiture je suppose qu’il est Florentin.
Marcuard a passé une heure chez nous, et le soir on le revoit au théâtre Pagliano, la Pergola est fermée ! On donne “Rienzi” de Wagner. Je n’ai rien compris à cette musique.
Ce théâtre n’est pas à la mode, je me suis tenue à l’écart il n’y avait rien d’intéressant.
J’ai de nouveau blagué Marcuard. Blaguer ! fi ! Que voulez-vous !
Le vent a tourné. Naples était un beau rêve. Je ne m’y sentais pas exclue de tout, nous avions des connaissances, et sans aller chez l’aristocratie napolitaine nous la voyions au Cercle, réunion distinguée et assez difficile à aborder. Et tout le monde s’attendait à nous revoir l’hiver prochain et recevoir tout le monde et aller partout; comme on avait cette idée elle nous est passée, et d’ailleurs c’est très possible.
Mais ici, à Florence je sens de nouveau toute la différence, je vois l’espace qui me sépare de ce monde que je regarde comme la terre promise.
Qu’il serait beau de voyager, d’aller dans des paradis comme Naples, Florence, Rome, si on y allait comme les Mechtersky, les Soukowkine, les... que sais-je, tout ce monde enfin.
Pendant trois mois j’avais oublié tout cela, et voilà que tout d’un coup, et dans une ville plus belle que Rome et que j’aime presque autant que Rome... Vous ne comprenez pas l’amour des villes ? Moi, j’ai des frissons aux seuls noms de Naples, (par convention, tout le monde l’aime) Florence et Rome. Quelle vie d’enchantement ce serait !! Car, s’il y a quelqu’un qui peut être parfaitement heureux, c’est moi. En effet je n’ai qu’un seul chagrin, tout ce que les autres pleurent tout cela me plaît. Ai-je crié pour Larderel ? Oui, mais seulement pour raconter la chose; c’était une grande émotion mais la vie ne serait pas belle s’il n’y en avait pas.
Maladies, morts, séparations, cruautés d’amour, tout cela ce sont des douleurs et des déchirements agréables. On en pleure , on en crie, on s’en arrache les cheveux, mais au bout du compte on s’en accommode, je parle pour moi.
Ce qui est insupportable, c’est une pareille vie !!
Je comptais sur le mariage de Dina avec Marcuard. Ça aurait été une vraie bénédiction, j’aurais été à même d’aller où je veux, de voir, de choisir. Mais ce bonheur n’arrivera pas. Dans ma détresse je m’accroche à la pensée que le Persévérant est peut-être quelque prince convenable, d’autant plus que les cartes me promettent un blond.
Ah ! mon empereur. C’est égal, je ne puis pas tranquillement me dire que : si tu allais dans le monde à Florence, tu rencontrerais la famille de Bijou et que ce serait d’un très bon effet, non pas qu’il en deviendrait amoureux de toi ou tu l’épouserais, non, mais simplement ce serait très bien.
Mais comprenez donc... Non, jamais vous ne comprendrez cette torture ! Imaginez qu’on vous donne une robe splendide et qu’on y fasse un trou par-derrière ! Voilà la position. Risible et navrante.
Ce qui est le plus affreux c’est d’être malheureuse pour une telle chose !!! C’est comme si on perdait le nez !
Si vous avez tout lu, je n’ai pas besoin de m’expliquer, d’ailleurs je ne pourrais que pousser des exclamations, mettre des points, m’écrier que vous ne comprenez pas etc. etc.
Et surtout, se voir obligée de se lamenter sur quelque chose de si simple, de si naturel !!
Plus je m’en plains, plus je rage, parce que je suis furieuse d’exposer ainsi mon humiliation, de rager pour... ce qui est dû, ce qu’il est monstrueux de ne pas avoir ! Je rage de trouver que c’est monstrueux de ne pas l’avoir, que c’est une chose due, naturelle...
Ah ! Sainte Vierge Marie !
On a des dépêches des nos amis les Napolitains, surtout de Melissano.