Journal de Marie Bashkirtseff

Mon père a du moins fait une visite au baron Visconti et s'est montré avec nous au Skating-rink. Paolo Antonelli est le premier patineur, tout souriant des trente mille francs de rente que lui a laissés le Cardinal. Cette miniature assez jolie et très fine papillonne avec la Somaglia et les autres princesses romaines qui se trouvaient là. Comme ces dames patinaient fort mal je me suis risquée et je n'allais pas trop laidement.
Le raide et le bête Paparigopoulos a fait connaissance avec mon père, Plowden aussi. Nous l'avons rencontré dans la rue et il rougit si fort et si longtemps que cela me fit une sorte de plaisir.
Nous allons voir l'Aïda de Verdi à l'Apollo. C'est hier qu'il aurait fallu... d'ailleurs...
Maman en velours noir et diamants, moi en robe... celle qu'on a décrite à Nice, rien dans les cheveux, et mon père en frac et avec sa boutonnière, nous formions une loge fort agréable.
Mais la barcaccia n'est peuplée que du comte Oscar Angelini, neveu de l'empereur Guillaume du côté gauche, gras et barbu, et du marquis Tiberini. Les loges royales sont un dédommagement.
Maman parlait de la mort de Rossi lorsque cet aimable homme entra en caracollant en arrière.
- Eh bien, dit-il après les premières politesses, ce pauvre Antonelli qui a perdu son oncle ?
- Oui, le pauvre, il n'en a rien eu.
- Si, l'argenterie de table !
Ce fut une gaieté générale après quoi avec une franchise très commode je demandai à Rossi ce qu'on en a dit, lui racontant en confidence Mme de Camprien et le reste. Nous parlions italien.
- Vous comprenez, dis-je, on ne nous connaît pas et on pouvait fort bien me prendre pour une de ces étrangères qui viennent à Rome chercher un mari. Nous en avons causé assez longtemps au bout du quel temps je crois être convaincue que le public n'a attaché aucune importance à la chose.
- Personne n'a songé à lui pour vous, dit Rossi, c'est un pauvre garçon qui n'a ni fortune ni position, qui est dans une société de jeunes gens qui le mènent, dans des... enfin c'est cette vie de... de soupers avec les... danseuses... Au commencement on a cru..., dans tous les cas vous avez donné le choc et peut-être qu'à présent va-t-il se corriger, c'est-à-dire se former. Il lui faudrait ou un voyage ou cinq ou six mois de vie réglée dans le monde. Cela lui donnerait quelque position.
- Mais c'est un garçon perdu.
- Oh ! non, pauvre enfant, il vaut mieux faire ses folies à vingt qu'à trente ans. Il faut laisser passer la jeunesse, il fera un beau mariage.
Un coup de couteau.
Je crois que j'ai été comme il fallait avec le homard Rossi. Mon père enrageait de ne rien comprendre et nous parlions toujours cette langue divine, moi, tant pour savoir que pour m'entendre parler.
Je suis prise d'une grande pitié pour ce pauvre garçon déshérité, retiré à la campagne et chassant du matin au soir avec son malheureux fusil.
Il ne fallait pas le prendre au sérieux, il me gâte tous les hommes, je ne regarde personne.
Quelqu'un S.V.P.
Ô Rome !
Mon père a le plus abominable caractère du monde. Et j'en ai besoin !
Revoir Antonelli !! Pour quoi ? C'est un rien... Et si... Rossi le déprisait à mes yeux par calcul... ## Jeudi 28 décembre 1876
Mon père part ce matin, je ne m'en plains pas; c'était convenu d'avance que si la fantaisie me prenait de rester plus de deux jours je resterais avec maman.
Je le reconduis jusqu'à la gare, le cuistre !
Nous allons à la promenade chercher Antonelli, en vain.
Puis au rink, puis au Pincio, puis Simonetti.
Je suis triste et habillée en marron.
[Rayé: en dînant nous avons il s'est fait que]
Des dames anglaises que je voyais souvent avec Frederic dînent à la même table que nous, on se parle; c'est une lady Cartier avec deux filles très fanées. Elles me racontent que j'ai intéressé tout le monde l'hiver passé, que Frederic (M. Oliver) me nomma la dame blanche. Que ce même Frederic est venu de Vienne à Rome à cheval, que c'est un original. Que la duchesse Laute leur a beaucoup parlé de moi, dont lui avait bien parlé Clemente Torlonia. Clemente dire du bien ? J'en serais rudement flattée si je le croyais.
Ce fichu-coquin s'est rasé la barbe et, quand il a salué ce matin, j'eus de la peine à le reconnaître. Canaille, misérable !
J'éprouve une vraie joie à la pensée qu'on m'aime et qu'on dit du bien de moi en public.
Katorbinsky me raconte que, pendant tout l'été, il a vu Pietro au théâtre Corca, misérable café chantant établi dans le mausolée d'Auguste !! Il l'a donc vu dans ce théâtre avec une brune et une blonde, une à chaque bras, à boire de la birra. Fi ! Je prends des informations pour le Carnaval.
Voi a gnor ? Vergogna e pietà di voi.
Néanmoins je suis plus calme, car je suis plus rassurée sur les cancans de la ville.
Simonetti et Plowden ont été.
Quelqu'un S.V.P. Quelqu'un s'il vous plaît car... soffro di veder vi avilito ma non n'amo più
Mon joujou avili ! ## Vendredi 29 décembre 1876
Visconti. Peinture.
J'étais ravissante au rink et je patinais le mieux. [//]: # ( 2025-07-22T22:40:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 8166-8253. The Roman skating rink becomes Marie's stage for redemption - Pietro "tout souriant des trente mille francs de rente" from his uncle's inheritance, socializing with Roman princesses while Marie demonstrates superior skating. Father's diplomatic visit to Visconti and social appearances help rehabilitation. The Apollo opera creates family respectability tableau. Rossi's crucial conversation provides intelligence about Roman gossip - Pietro's dissipated lifestyle with dancers at café chantants, his need for "cinq ou six mois de vie réglée dans le monde." The devastating prediction "il fera un beau mariage" strikes like "un coup de couteau." Father's departure brings relief despite Marie's strategic need for him. The English ladies' testimony about being "la dame blanche" and universal interest provides balm for wounded pride. Clemente Torlonia's alleged praise seems implausible. Katorbinsky's report of Pietro at Teatro Corca in Augustus's mausoleum with "une brune et une blonde, une à chaque bras" epitomizes his degradation. Marie's Italian phrases show linguistic sophistication: "Voi a gnor? Vergogna e pietà di voi" and "soffro di veder vi avilito ma non n'amo più" (I suffer to see you debased but I no longer love you). The diminutive "Mon joujou avili!" (My debased toy!) captures both tenderness and disgust. )