# Samedi 10 décembre 1876

Samedi 10 décembre 1876

Mme Bonnin, fille de Tamburini, nous a envoyé les billets pour la messe de requiem pour [Mots cancellés] son père et j’y suis allée en grande toilette noire. Les églises et les chants funèbres sont de vraies fêtes pour moi.
Il fallut bien passer par la Promenade et sy laisser voir ! On passe aussi par l’Opéra pour parler italien avec Cresci devant toute la troupe.
En rentrant j’ai trouvé un bouquet et la carte de mon père. Il a osé venir à Nice et voici son défi ! Ce fut notre premier cri à tous.
L’abominable Broussais vient raconter combien de généraux il a promu au grade, hier il racontait des choses arrivées à lui et à son ami l’Empereur de Russie.
Nous sommes allées au Skating-rink du Cercle de la Méditerranée où nous attendaient déjà maman, Mme Anitchkoff, Bihovetz, Wolf (vice-ministre de la guerre) Pelikan et Broussais.
Je n’avais jamais vu patiner et tout ce monde tournant, glissant, tombant me parut excessivement gracieux.
On y voit tout Nice élégant, nous étions dans le groupe des Cawper (lady Cawper de Rome), Sabatier, et magnats polonais.
Mme Souvoroff venait de s’en aller après avoir parlé à maman.
Il y eut un moment où je voulus m’enfuir, mais je suis restée soutenue par les miens et par Pelikan qui nous amena son amie Mme Zourmiline. Mme Anitchkoff a entendu comment plusieurs personnes ont demandé : Qui ? et comment on a répondu : Mlle Bashkirtseff. On me connaît, oh ! chaque chien et pourtant !
Les premiers mots de Mme Zourmiline furent :
— J’ai tant entendu parler de vous.
Le demi-cercle gauche était infesté des Howard et de leurs semblables. Mes mères virent Audiffret causer avec ces Howard, sans en éprouver trop de bonheur.
La Pointue, pâle et fanée, ne cache nullement sa prédilection pour le Surprenant. Elle m’a touchée, je suis pleine de sentiments maternels ; je voudrais les unir.
Le comte Markoff vint nous saluer et plus tard Audiffret, « sans ruses et sans détours » s’approcha de nous traversant tout le rink, me salua du nom de voyageuse, me parla de mes petits pieds qui seraient si bien sur des patins, et fit une ou deux plaisanteries sur les patineurs. Je fus d’une politesse mêlée d’insolence tout à fait de bon goût ; telle que je serai désormais avec tout le monde. Seulement celui-là je le traite de haut en bas, encore plus que les autres. Markoff arriva pour la seconde fois, je me suis tournée vers lui et Girofla s’en retourna à sa place, peut-être pas trop flatté car mon accueil fit contraste avec les aboiements joyeux des autres demoiselles.
Il est plus que jamais le coq du village bien que les finances soient dans un état très touchant.
Mais en ce moment, toute mon attention est absorbée par les deux sœurs de Gautier. Belles à ravir, des femmes pour le paradis de Mahomet. Des yeux de velours, des nez un peu aquilins et arrondis, des joues roses, des lèvres rouges, des cheveux noirs. Je les admirais comme de « belles choses » et m’apprêtais à leur dire mon admiration quand le Dr Thaon salua maman.
Il est marié à l’aînée de ces demoiselles et j’ai fait la connaissance de toutes les deux et eus la satisfaction de leur dire ma façon de penser faisant de gros compliments sous forme d’insolence. Tout me réussit aujourd’hui et je sentais que je parlais à ravir tant avec ces beautés qu’avec les autres.
On me laisse à la maison et on revient dans une heure avec des muguets que Mme Souvoroff m’envoie. On l’a rencontrée chez Mortier. Il paraît qu’elle est au courant (comme tout le monde d’ailleurs) de la cabale formée contre nous par Mme Tutcheff et qu’elle se fait le champion zélé de maman.
— C’est une femme abominable, dit-elle, pourquoi n’ordonnez-vous pas à votre mari de la faire taire ?
— Parce que mon mari est une nullité.
— Mais le mien aussi ! Et je ne vis pas avec lui, pourtant si sa sœur s’acharnait contre moi comme cette femme contre vous, je lui ordonnerais et il lui donnerait des soufflets.
Mais vous devriez lui faire un procès en diffamation ! On vous envie et elle donne de la pâture aux langues. Moi aussi on me poursuit, et on disait même que la vie que je mène... empêcherait ma fille de faire un bon parti. Attendez, disais-je, et je l’ai mariée comme une grande-duchesse.
Cela fit épanouir maman. La princesse prétend sentir une sympathie irrésistible pour nous.
L’autre jour un monsieur russe répéta des horreurs dans son salon.
— J’étais presque en larmes, dit-elle, quand je vous ai vu attaquée si ignoblement et je lui ai demandé d’où il tenait ces choses. De Mme Tutcheff, m’a-t-il répondu. Je l’ai prié de se taire en ajoutant que je vous connaissais depuis dix ans.
— Mais moi aussi je les connais, s’écria le Consul, ils ont un procès depuis quatre ans, et on ne leur ose rien faire, car ce sont d’infâmes calomnies.
Tu quoque ? Depuis quand prends-tu notre défense mon fils ?
Maman vient de rentrer de Monaco. Elle y a trouvé son époux, sa maîtresse avec Mme Tutcheff, Constantin Eristoff et le Napolitain de la princesse. Eh, elle a fait un scandale, que j’approuve d’ailleurs.
Elle a dit à cette atroce femme son fait, voilà tout. En effet, n’est-ce pas révoltant de voir cette créature trôner dans des salons honnêtes et perdre les autres, allant elle-même avec son amant protéger les amours de son frère avec une actrice. Elle a mieux fait, elle leur a donné à coucher chez elle. O morale, ô justice, ô opinion publique !
Ma chère tante Sophie se cacha dans les lieux, ce que je regrette car elle n’a pas eu la centième partie de ce qu’elle mérite.
La scène s’est passée à la gare et maman alla dans la salle raconter à toutes ses connaissances qu’elle avait donné son soufflet à Mme Tutcheff. Ceci n’est qu’une vantardise, d’ailleurs elle l’a souffletée par des paroles écrasantes.
Mon père ému, tremblant, pâle accourut vers ma tante la suppliant de calmer sa femme, et ma tante lui répondit sans élever la voix que cette jalousie devait le flatter et que, s’il est comme il le dit, un honnête homme, il doit faire taire la canaille Tutcheff et entourer sa fille de tout. Il répondait toujours oui, se faisait malheureux, se plaignait, gémissait, parlait de son amour pour moi. Maman le traita tout le temps de... je ne puis répéter tous les noms qu’elle lui a donné. Il fut rampant et lâche, et pria de :
— Priez Marie de me permettre de venir à Nice, car elle me l’a défendu.
Voyez-vous cet Agneau de Dieu ?
— Prévenez-la, dit maman à mon père, que dès qu’il est question de mon enfant je deviens une tigresse. Je lui rongerais le nez.
— Je ferai tout pour elle, seulement pas à Nice.
A Paris il disait qu’il n’irait qu’à Nice.
O canaille, ô lâche !!!
Au moins on saura à présent ce que va faire à Monaco cette femme respectée. Maman l’a crié assez fort. Il fallait le crier dès le premier jour de son arrivée, il y a quatre ans.