## Vendredi 2 décembre 1876
Le soir nous arrivions. J'étais contente car le sort nous avait octroyé deux Antibois qui nous prirent pour des Russes à leur premier voyage et nous firent les questions les plus naïves. M. et Mme Anitchkoff et leurs enfants avec ma tante, Walitsky et Trifon nous attendaient. Ces excellents Anitchkoff. Ils sont tristes à périr mais je les adore. Jamais il n'y eut de gens plus honnêtes et plus droits, plus aimants et plus dévoués.
Pendant le dîner survint le général Bibi. Un charmant, qui rit et s'amuse de tout comme un enfant. Je lui apporte des cigarettes, chacune timbrée à son nom. Cette attention délicate le charme. Walitsky, ma tante et Barnola auront le même cadeau. Je suis de nouveau dans mon paradis bleu. Ah ! quel dommage... C'est si joli chez moi et mes yeux reposent sur des objets gracieux et riches... et je dois partir I!
En descendant au jardin je trouvai Pelikan avec son docteur Broussais, Ivanoff l'oculiste de grand-papa, le général Wolf et Bihovetz et puis les Anitckoff. Il fallut me montrer et contenter mes mères qui ne se sentent pas d'aise de me voir engraissée. Voyez-vous ce bonheur. Mais je les abandonnai tous pour voir mes femmes de la rue de France. Voilà un accueil ! On m'annonça les mariages, les morts, les naissances. Je demandai comment va le commerce ? Mal, répondit-on.
Et me voilà partie. Quand on apprit que j'avais vu la Chambre, on se recula avec un grand respect puis on s'empressa autour de moi. Et alors le poing sur la hanche je leur fis un discours entremêlé de jurons, d'exclamations niçoises, leur montrant les républicains avec leurs mains dans l'or du peuple : Comme mes mains dans ce riz ! et je plongeai ma patte dans un sac de riz. — Hé ! pardi, pourquoi sont faits les riches ? Pour aider les pauvres ! Moi, je n'entends rien au commerce, vous à la peinture. Tout le monde ne peut pas gouverner. Le menuisier Cera fait son affaire mais il n'est pas capable d'écrire une loi, de même que l'Empereur ne pourrait confectionner la moindre tabatière. Et le commerce va mal, et les étrangers ne viennent plus. Que diable, on ne veut pas risquer sa tête et sa fortune ! C'est un petit échantillon seulement. Certes il n'y a aucun mérite à convertir des femmes qui ne savent rien et se fichent de tout, en leur expliquant les choses embrouillées par des exemples tout simples, mais ma sotte vanité fut chatouillée quand je les entendis murmurer en niçois : C'est vrai, mais c'est que c'est vrai ! si c'était un homme on en ferait un roi.
Mais ce qui me flatte bien plus c'est d'avoir fait venir les larmes aux yeux de ces femmes en leur racontant les malheurs de l'impératrice Eugénie et surtout certaine phrase d'elle auprès d'un soldat mourant à l'hôpital, pendant une épidémie. J'avais moi-même les larmes aux yeux.
Après une si longue absence le ciel de Nice me transporte et je me sens bondir en respirant cet air pur, en regardant ce ciel transparent. La mer à peine argentée par un soleil caché sans nuages d'un gris doux et chaud, la verdure éclatante... Que c'est beau et qu'il ferait bon de vivre dans ce paradis.
J'avais une robe blanche avec une plaque sur la poitrine brodée d'un sphinx de couleurs anciennes sur or. Des plaques semblables aux poches et un galon pareil noué autour de la taille. Un chapeau Rembrandt à longue plume (pas comme les chapeaux anglais ni ceux qu'on voit toujours, affreuses caricatures). Et une figure aussi fraîche et aussi jolie que la mienne peut-être. Au moins on m'enviera en secret, toutes ces dames aux toilettes vulgaires et voyantes et toutes ces filles aux robes voyantes et laidement simples tout en étant trop dame. Fi ! les horreurs. Je suis triviale.
Eh bien vraiment la famille a son charme. Un a joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé. Et je me suis sentie pénétrée d'aise au sein des miens, entourée de mes chers chiens.
Un instant j'ai éprouvé quelque vanité à parler de choses sérieuses avec les vieillards... mais après tout ce sont des vieillards obscurs, que me font-ils ? J'ai une telle peur de rester à Nice que j'en deviens folle. Il me semble que cet hiver sera de nouveau perdu et je ne ferai rien ! On m'ôte les moyens de travailler ! Au meurtre, à l'infamie II!!!!! Bihovetz m'a envoyé une grande corbeille de fleurs et le soir maman l'arrosa pour conserver les fleurs... Eh bien ces petits riens me mettent hors de moi. Cette affectation de bourgeoisie me désespère ! Ah ! Miséricorde divine. Ah ! par le Dieu du ciel je vous assure que je ne plaisante pas !
Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune enchanteur éclairant mes roses et mes magnolias... Ce pauvre jardin qui ne m'a jamais donné que des pensées tristes et des dépits atroces. Je suis remontée chez moi les yeux humides et triste bien triste.
## Samedi 3 décembre 1876
— Nous trouverons des professeurs, me dit-elle, nous trouverons tout ce que vous voulez et je vous servirai de modèle, seulement restez. De chez nous elle alla chez le Consul. Elle veut recevoir de nouveau comme il y a huit ans. Elle pourrait peut être.... mais c'est inutile je dois étudier sérieusement. 0 misère ! Je suis allée avec ma tante payer les notes.
Le souvenir de Rome me fait pâmer... mais je ne veux pas y retourner comme l'hiver dernier... non, non... ce serait affreux. Essayons de Paris... 0 Rome ! Que ne puis-je la revoir ou bien mourir ici. Je retiens mon souffle et je m'étire comme si je voulais m'allonger jusqu'à Rome. Mme Souvoroff est heureuse, elle ! On en médit comme de personne et on la salue et on la recherche plus que personne. — Avec votre personne, vos dépenses et votre vie, vous devriez tenir Nice comme ça et au contraire... à votre place je n'y resterais pas vingt-quatre heures ! Voilà les paroles de Mouzay. Que de soupirs !
## Dimanche 4 décembre 1876
Ricardo a déjeuné ici et je lui ai donné les cigarettes, chacune timbrée à son nom. O quelle vie ! C'est la mort. Ne rien faire, ne voir personne ! Cachée, enfermée, seule ! Pour tout divertissement les changements du ciel. Hier il était pur et la lune brillait comme un pâle soleil, ce soir il est couvert de gros nuages noirs déchirés pour laisser entrevoir les parties claires et brillantes comme hier... Je fais ces observations en traversant le jardin pour venir du pavillon chez moi. A Paris on n'a pas cet air, cette verdure et la pluie parfumée de cette nuit
## Lundi 5 décembre 1876
Nos conversations sont révoltantes, je le hais et je me hais car c'est moi qui l'ai fait. Comme divertissement toujours les Anitchkoff ou le Général. Walitsky et ma tante ont passé la soirée à me persuader que mes calculs ne servaient à rien, qu'Alexandre volerait tout et que nous n'avions qu'à nous casser la tête.
J'ai écrit trente lettres. Une en réponse à mon père et celle-ci est assez adroite. Je me montre indignée des cancans de Nice car on dit qu'il m'a fait payer quand je suis allée pour le voir. A mon âge, avec mon éducation, ma figure et mon caractère je suis enfermée comme dans une prison. Pire ! Je suis au ban de la société. Les demoiselles Howard parlent de moi avec un grand intérêt et beaucoup de compassion II!! Il me semble que je meurs...
J'ai fini à grand peine la "Jeunesse du roi Henri" par Ponson du Terrail, tous les huit volumes. Ah ! si je l'avais lu avant ! Quel livre instructif ! Comme je me conduirais bien si je comprenais les allusions si fréquentes du Moine à la "Jeunesse du roi Henri". M'en a-t-il assez parlé... Et je ne savais rien. C'est le cours complet de son éducation et même son français a été appris dans ce livre. O Grand Ponson !
## Mardi 6 décembre 1876
J'ai été toute la journée comme le jour où je suis allée chez Wartel. Je me préparais à ce soir, à l'Opéra, à une première représentation du "Ballo in Maschera". Je ne suis point sortie depuis mon retour et personne ne m'a vue. Il y a des jours où tout réussit. Mes cheveux se posèrent comme d'eux-même et me firent une ravissante tête antique comme on en voit à ces statues grecques, beaucoup de cheveux, retenus par une bandelette d'or, la nuque découverte, seulement voilée par quelques petites boucles naturelles. Un collier de perles et une robe n'ayant aucune couture et pourtant collante et drapée comme les statues ce qui me gênait bien un peu à cause de mes formes parfaites et si fermes qu'aucune robe ne peut les dissimuler. Il va sans dire que la robe n'a aucune garniture, pas même d'ourlet, elle est simplement effilée comme chez les mendiants.
Ma tante, Dina et moi, juste en face d'Emile avec Belle-de-jour et deux autres faquins. Je me plaisais ce soir, il en fut de même de la salle je crois. Je voulais paraître superbe à Emile. Je suis bien changée depuis un an et demi. Je me suis élancée, je suis devenue plus femme. Salle comble, comme amis, la princesse Souvoroff et Mme de Wykersloovth; comme visiteurs Bibi, Galula et notre banquier Gilly me saluent de leurs fauteuils qui sont au dessous de notre loge (rez de chaussée). Quant aux lions je ne les regardai pas...
Remarquez l'acte du "Ballo in Machera" où le gouverneur et Amelia se rencontrent dans la forêt. Survient Renato le mari et ne reconnaissant pas sa femme supplie le gouverneur de fuir car des bandits peuvent d'un instant à l'autre survenir.
Audiffret est quand même le plus beau et le plus élégant seigneur de la bonne ville de Nice. Il est si beau que, si je restais ici, je serais capable de m'en occuper encore. Pour le moment je n'y fais pas attention, c'est ma tante qui l'observe et qui se plaît à remarquer des pâleurs ou des rougeurs... cette bonne personne est persuadée que le châtelain fougueux a pour moi une passion cachée. Pourquoi la cacherait-il donc ?
A la sortie et pendant que le Général cherchait notre voiture, j'ai plusieurs fois tourné le dos à Belle-de-jour, qui désirant sans doute m'honorer d'un salut tâchait de me voir en face. Comme je lui avais définitivement montré mon derrière, qui est tout aussi beau que mon devant d'ailleurs regardant le mur, il salua ma tante et vint me parler, en ce moment arriva Bihovetz et j'eus la satisfaction de quitter brusquement l'inspecteur des chiens et Galula. Comment ai-je eu le courage de me montrer dans une ville où nous sommes tellement ternis et, où l'on nous a fait tant d'affronts Décidément il n'y a qu'Emile pour m'inspirer, quand je le vois je ris et quand je ris de lui je compose... roi demain. En retournant je chantais des refrains de l'année dernière. — Comme on était gai alors ! fit le Général. — Ah ! oui - répondis-je. article sur le cardinal Antonelli : voir p, 222 à 224
## Mercredi 7 décembre 1876
On a rendu la visite à Mme Souvoroff et on a été chez Mmes de Ballore et Wykersloovth qui sont venues chez nous. Jeanne est pour le moment avec son effrayant mari et sa belle-mère la princesse de la Tremoille. Pour la première fois je suis marraine. Bihovetz est le parrain. L'objet est la fille d'une femme russe mariée à un nègre. La petite fille est noire; la mère va être femme de chambre chez maman. J'ai dû m'embrasser avec Bihovetz, c'est l'usage. Maman en est contrariée et ne fait que s'écrier et s'indigner en riant. Ah ! si elle savait... [//]: # ( 2025-07-22T21:50:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6860-7059. Marie's return to Nice triggers complex emotions - vertigo at returning to the beautiful city she's "obligée de haïr." Her political speechmaking to the shopkeepers of rue de France shows her rhetorical power, winning admiration ("si c'était un homme on en ferait un roi"). The family reunion brings both comfort and claustrophobia - her beloved dogs and familiar luxury, but then sudden panic: "cela m'oppresse, m'étouffe, je voudrais m'enfuir." Re-reading her Roman diary fills her with shame at her "audace et canaillerie" - she wants to strangle herself for the "sale affaire." Princess Souvoroff's offer to help her establish a salon in Nice cannot compensate for her artistic ambitions. The opera triumph is magnificent - dressed as Greek statue with gold bandeau and draped robe showing her "formes parfaites," creating sensation in the packed house. Her observation of Verdi's forest scene in "Un Ballo in Maschera" shows sophisticated musical understanding. The deliberate snubbing of Belle-de-jour and her comment about her "derrière, qui est tout aussi beau que mon devant" reveals her brazen confidence. The baptism scene with Bihovetz as co-godparent to a mixed-race child adds social complexity. )