## Vendredi 2 décembre 1876
Le soir nous arrivions. J'étais contente car le sort nous avait octroyé deux Antibois qui nous prirent pour des Russes à leur premier voyage et nous firent les questions les plus naïves.
Pendant le dîner survint le général Bibi. Un charmant, qui rit et s'amuse de tout comme un enfant. Je lui apporte des cigarettes, chacune timbrée à son nom. Cette attention délicate le charme. Walitsky, ma tante et Barnola auront le même cadeau.
En descendant au jardin je trouvai Pelikan avec son docteur Broussais, Ivanoff l'oculiste de grand-papa, le général Wolf et Bihovetz et puis les Anitckoff.
Et me voilà partie. Quand on apprit que j'avais vu la Chambre, on se recula avec un grand respect puis on s'empressa autour de moi. Et alors le poing sur la hanche je leur fis un discours entremêlé de jurons, d'exclamations niçoises, leur montrant les républicains avec leurs mains dans l'or du peuple : Comme mes mains dans ce riz ! et je plongeai ma patte dans un sac de riz.
Mais ce qui me flatte bien plus c'est d'avoir fait venir les larmes aux yeux de ces femmes en leur racontant les malheurs de l'impératrice Eugénie et surtout certaine phrase d'elle auprès d'un soldat mourant à l'hôpital, pendant une épidémie. J'avais moi-même les larmes aux yeux.
Après une si longue absence le ciel de Nice me transporte et je me sens bondir en respirant cet air pur, en regardant ce ciel transparent.
J'avais une robe blanche avec une plaque sur la poitrine brodée d'un sphinx de couleurs anciennes sur or. Des plaques semblables aux poches et un galon pareil noué autour de la taille. Un chapeau Rembrandt à longue plume (pas comme les chapeaux anglais ni ceux qu'on voit toujours, affreuses caricatures). Et une figure aussi fraîche et aussi jolie que la mienne peut-être.
Eh bien vraiment la famille a son charme. Un a joué aux cartes, on a ri, on a pris du thé. Et je me suis sentie pénétrée d'aise au sein des miens, entourée de mes chers chiens.
Un instant j'ai éprouvé quelque vanité à parler de choses sérieuses avec les vieillards... mais après tout ce sont des vieillards obscurs, que me font-ils ?
Je suis rentrée du pavillon par un clair de lune enchanteur éclairant mes roses et mes magnolias...
## Samedi 3 décembre 1876
— Nous trouverons des professeurs, me dit-elle, nous trouverons tout ce que vous voulez et je vous servirai de modèle, seulement restez.
Le souvenir de Rome me fait pâmer... mais je ne veux pas y retourner comme l'hiver dernier... non, non... ce serait affreux.
## Dimanche 4 décembre 1876
Ricardo a déjeuné ici et je lui ai donné les cigarettes, chacune timbrée à son nom.
## Lundi 5 décembre 1876
Nos conversations sont révoltantes, je le hais et je me hais car c'est moi qui l'ai *fait.*
J'ai écrit trente lettres. Une en réponse à mon père et celle-ci est assez adroite. Je me montre indignée des cancans de Nice car on dit qu'il m'a fait payer quand je suis allée pour le voir.
J'ai fini à grand peine la "Jeunesse du roi Henri" par Ponson du Terrail, tous les huit volumes.
## Mardi 6 décembre 1876
J'ai été toute la journée comme le jour où je suis allée chez Wartel. Je me préparais à ce soir, à l'Opéra, à une première représentation du "Ballo in Maschera".
Ma tante, Dina et moi, juste en face d'Emile avec Belle-de-jour et deux autres faquins.
Remarquez l'acte du "Ballo in Machera" où le gouverneur et Amelia se rencontrent dans la forêt. Survient Renato le mari et ne reconnaissant pas sa femme supplie le gouverneur de fuir car des bandits peuvent d'un instant à l'autre survenir.
Audiffret est quand même le plus beau et le plus élégant seigneur de la bonne ville de Nice. Il est si beau que, si je restais ici, je serais capable de m'en occuper encore. Pour le moment je n'y fais pas attention, c'est ma tante qui l'observe et qui se plaît à remarquer des pâleurs ou des rougeurs... cette bonne personne est persuadée que le châtelain fougueux a pour moi une passion cachée. Pourquoi la cacherait-il donc ?
A la sortie et pendant que le Général cherchait notre voiture, j'ai plusieurs fois tourné le dos à Belle-de-jour, qui désirant sans doute m'honorer d'un salut tâchait de me voir en face. Comme je lui avais définitivement montré mon derrière, qui est tout aussi beau que mon devant d'ailleurs regardant le mur, il salua ma tante et vint me parler, en ce moment arriva Bihovetz et j'eus la satisfaction de quitter brusquement l'inspecteur des chiens et Galula.
## Mercredi 7 décembre 1876
On a rendu la visite à Mme Souvoroff et on a été chez Mmes de Ballore et Wykersloovth qui sont venues chez nous. Jeanne est pour le moment avec son effrayant mari et sa belle-mère la princesse de la Tremoille.