# Samedi 18 novembre 1876

Samedi 18 novembre 1876

Jeudi dernier nous avons passé à Vienne jusqu’à six heures. Mon père m’a menée chez Sacher, le restaurateur, et un peu par la ville impériale, désirant être pris pour mon mari tandis que je le craignais avec beaucoup de répugnance.
Quand on voyage avec notre train et quand on jette de l’argent on est promptement servi partout même en wagon. L’empressement et les « Excellence » réitérés plaisent à mon père, quant à moi je ne m’étonnerais que du contraire, et plus j’ai d’honneur plus je trouve que c’est naturel et comme il convient que je sois.
Je n’ai cessé de penser à Antonelli, presque malgré moi, et cette obligation de l’avoir dans l’esprit me cause un sentiment bien bizarre. Je ne sais ce que je dois croire. Amour, haine, dépit, indifférence, horreur ? Ce qu’il y a de clair c’est que je le méprise et que cela me laisse une peine infinie. Mon imagination fonctionnait si bien que le lendemain vendredi, je ne sais plus à quelle station, il me semble que... cet homme accourrait haletant, tombait à genoux devant moi me saisissant les mains avant que j’eusse le temps d’être indignée, et me regardant avec ce visage... d’alors et ces yeux fourbes mais caressants et amoureusement inquiets.. Folies, folies qui devraient être usées depuis le temps.
Ce matin samedi à cinq heures nous sommes entrés dans Paris.
Depuis Vienne comme jusqu’à Vienne nous avions un wagon-salon avec lits etc. Mais quoiqu’il en soit... ce bruit, ces secousses m’ont fatiguée. Et surtout l’atroce fumée.
Nous trouvâmes une dépêche de maman au Grand Hôtel.
On prit un appartement au premier, je pris un bain et attendis maman. Mais je suis si désespérée que rien ne me touche plus.
Elle arriva avec Dina, Dina heureuse, tranquille et continuant son œuvre de sœur de charité, d’ange gardien.
Vous devinez bien que je n’ai jamais été plus embarrassée : Papa et maman. Je ne savais où me mettre.
en travers
Et généralement je ne m’embarrasse pas pour peu de chose.
L’homme dévergondé, sec, insensible, en face de la femme malade, malheureuse, indignée. Elle ne pouvait manquer de reprocher, lui n’y verrait que des injures. Et moi entre les deux. Il y eut plusieurs choses mais rien de trop inquiétant.
Nous sommes sortis, ma mère, mon père, moi et Dina.
On dîna ensemble, on alla voir « La Belle Hélène » avec Judic. Je me tins dans le coin le plus obscur de la loge, et les yeux si appesantis par le sommeil que j’y voyais à peine.