Mardi 24 octobre 1876 (12 octobre)

Je n’ai pas eu d’enfance, mais la maison où j’ai vécu toute petite m’est sympathique sinon chère. Je connais tout le monde et toute chose, les serviteurs de père en fils et vieillis à notre service s’étonnent de me voir si grande. Et je jouirais de quelques doux souvenirs si mon esprit n’était empoisonné par les préoccupations présentes.
On m’appelait Mouche, Mouha et comme je ne pouvais aspirer l’h à la russe je faisais comme les Français, je disais Moucha, ce qui veut dire: martyrisation. Une lugubre coincidence.
Ce nom était si populaire qu’il est resté et c’est Julie que l’on nomme ainsi, je veux dire les paysans et les domestiques.
J’ai rêvé d’Antonelli pour la première fois depuis Nice.
Domenica et sa fille arrivèrent le soir à la suite de mon billet de ce matin. On resta longtemps dans la salle à manger, qui communique avec la salle par un arc sans draperies. Ma robe Agrippine a un grand succès.
J’ai chanté en marchant pour dominer cette peur qui me gagne toujours lorsque je chante.
Pourquoi écrire ? Qu’ai-je à raconter ! Je dois ennuyer les gens à périr ! Patience. Sixte Quint n’était qu’un gardeur de pourceaux et Sixte Quint devint pape !
Reprenons.
Avec Lola il m’arriva comme un courant d’air de Rome... il me sembla que nous revenions de l’Opéra ou du Pincio.
La promenade ou le théâtre, partout où l’on paye, c’est cela !
L’immense bibliothèque de grand-papa offre des volumes précieux et rares et parmi tous ces livres j’en ai choisi un, tant à cause de l’impossibilité morale de me le procurer ailleurs que pour me dégoûter des livres... comment dire ? Enfin, j’ai soustrait “Mlle de Maupin” par Th. Gautier. Ho ! ho ! dites-vous. N’est-ce pas ?
Je l’ai fourré sous mon matelas et je fis Lola coucher dans la même chambre pour le lire ensemble. Mais au lieu de cela nous avons causé jusqu’à deux heures et nous n’avons eu le temps (bien heureusement) que de lire la préface de l’ouvrage qui, trouve-t-on, est remarquable.
en travers
J’ai lu ce livre, mais toute seule, sans Lola, et pas en entier. Pourquoi écrit-on de pareils livres ?
Par Lola et sa mère j’eus les cancans de Poltava. On a écrit à Lola de mes photographies « extraordinaires », on s’occupe fort de moi, et la célèbre Dina Bedriaga arriva un beau jour avec son chapeau orné de plumes de corbeau, en disant qu’elle avait chippé ces plumes à Michel qui les avait apportées de Gavronzi où j’ai tué le corbeau en question.
- Ces plumes sont de Mousse Bashkirtseff.
Lola m’a raconté des choses fabuleuses de cette demoiselle. On dit que c’est un homme, tant il y a qu’elle tombe amoureuse et fait une cour effrénée aux femmes, s’habille comme un homme, sauf le pantalon, et sert les dames comme un cavalier.