Mardi 17 octobre 1876 (5 octobre)

C’est presque honteux à dire mais je viens de passer une heure à étudier les teintes de mon cou qui à la lumière est d’une blancheur éblouissante.
Mon père semble contrarié et mon merveilleux instinct devine pourquoi. Une querelle avec sa maîtresse.
Nous jouions au croquet, Paul, moi et Pacha, quand Paul dit qu’Hélène était allée faire un tour en voiture.
- Quelle idée d’aller se promener ainsi ! s’écria Pacha avec humeur.
Je me penchai vers Paul et lui demandai tout bas si la dame était chez la Durocher, il fit signe que oui.
Savez-vous ce que j’ai demandé Pacha ?
Non mais je devine.
Et moi, j’ai deviné ?
- Je crois que oui.
-Ah !
Et plus tard comme nous jouions toujours je dis :
Pacha, que feriez-vous à la personne qui m’aurait offensée, cruellement offensée ?
Je la tuerais, répondit-il simplement.
Vous avez sur la langue de fort belles paroles.
Une dame m’a déjà demandé la même chose et je lui ai répondu que si on l’avait offensée c’est qu’elle l’avait mérité.
Et à moi ?.. votre sœur...
A vous... j’ai déjà dit...
Mais vous riez, Pacha !
Et vous ?
Je vous jure que je ne ris pas.
Vous savez, repris-je au bout d’un instant, j’ai à vous raconter quelque chose... mais, plus tard, je veux voir si vous êtes digne.
Je crois que c’est assez bien engagé.
Il me vint un homme d’affaires avec des papiers pour l’affaire de mon cœur et, l’homme parti, la soirée se passa en dissertations et sophistications sur l’Amour et ses disciples.
Hélène n’est pas sotte, aussi commença-t-elle à dire cyniquement qu’elle a aimé tant et tant d’hommes, elle voulait qu’entraînée par l’exemple je fasse quelque confidence, dise quelque chose qui terrifie la nature ouverte et honnête de son fils.
Oh ! Madame, dis-je, vous faites l’agent provocateur !
Je riais ce qui fit qu’on ne s’offensa pas. Il n’y a pas de chose au monde qu’on ne puisse dire... d’une certaine façon.
Hélène ne fait que faire des remarques à son fils sur son air “écrasé”, “affolé”, “extraordinaire”.
rayé[Une ligne noircie]
De mon côté ce ne furent que querelles comiques, inventions bizarres, taquineries sans fin, qui provoquaient des quolibets, des remarques amusantes entrecalés d’éclats de rire comme de fusées éclatant dans les nuages.
[On m’appela le dia]ble, le démon, l’ouragan, la tempête... je suis tout cela depuis hier, je ne devins un peu tranquille que pour émettre des opinions, plus diverses les unes que les autres, sur l’amour. Mon cousin a des pensées idéalement vastes et Dante aurait pu lui emprunter son divin amour pour la Béatrice.
Je serai sans doute amoureux, dit-il, mais je ne me marierai pas
Comment, homme vert ! Mais on rosse pour de pareilles paroles !
Parce que, continua-t-il, je voudrais que mon amour durât toujours tout au moins dans l’imagination, conservant sa pureté divine et sa violence... le mariage éteint l’amour justement parce qu’il le donne...
Oh ! h oh ! fis-je.
Très bien ! dit Hélène.
Hum ! fit la bossue.
Pendant que l’orateur farouche rougissait et s’anéantissait confus, de ses propres paroles.
Et au milieu de tout cela je me regardais dans la glace et me coupais les cheveux sur le front qui sont devenus trop longs.
Tenez, dis-je à l’homme vert en lui jetant une petite touffe de fils d’or roussi, je vous les donne pour souvenir.
Non seulement il les prit, mais sa voix, sa figure, son regard, tout trembla et, comme je les lui voulus reprendre, il me regarda si drôlement... comme un enfant, s’étant emparé d’un joujou qui lui semble un trésor et vous défie de le lui reprendre tout en souriant de son triomphe.
Vous comprenez aisément que cela m’intéresse et mon plan de vengeance aidant, j’eus un assez grand désir d’être reconduite chez moi par le jeune farouche. J’avais trouvé un prétexte déjà, quand l’homme vert me devança en me demandant si j’avais de la lumière dans ma chambre; ce qu’il n’a jamais fait.
Il y en a je crois, merci.
Et sans écouter il partit à la recherche d’une bougie .
Arrivée en haut de l’escalier je l’appelai pour demander la montre de mon père : le prétexte.
Je vous apportais la bougie, dit-il.
Merci, j’ai des lumières, mais apportez-moi la montre.
Note des éditeurs
[Bas de page déchiré]
Je ne sais si je me suis trompée, mais il m’a paru assez heureux du hasard et je ne sais encore quoi, mais je lui montrai mes nouvelles robes, il me semblait lui faire plaisir en prolongeant la visite, je suis si bonne et bien malgré moi.
Au diable ! Je ne sais comment m’exprimer, je crains de paraître ridiculement présomptueuse ! Enfin, Tant pis, pour moi.
Je donnai à mon presque-frère à lire Corinne et lui tendis la main, il la serra mal et je lui donnai une leçon sur la manière de serrer la main, après quoi il partit.
Corinne et lord Nevil traversèrent à pied le pont Saint-Ange ... “C’est en passant sur ce pont, dit lord Nevil, qu’en retournant du Capitole, j’ai pour la première fois longtemps pensé à vous”. Je ne sais vraiment ce qu’il y a dans cette phrase... mais elle m’a fait littéralement pâmer hier soir... d’ailleurs chaque fois que je la retrouve en ouvrant ce livre.
Note des éditeurs
[Bas de page déchiré]
Ne m’a t-on pas dit quelque chose de semblable à moi ? Il y a dans ces quelques mots tout simples quelque chose de magique... peut-être est-ce leur simplicité ? Ou bien... l’association... Horreur !
Vous savez, mon père a fait cirer la tête du marmiton le plus blond et, une fois le pauvre diable devenu brun on nous le présenta : en Italien.
Je n’aime les Italiens que parce qu’ils habitent l’Italie, transplantez-les, ils crèveront ou changeront tout à fait de nature... Peuplez l’Italie d’autres hommes et elle perdra la moitié de ses charmes.. mais finira par refaire d’autres Italiens.