❦
Vendredi 13 octobre 1876 (1er octobre)
Je suis à Poltava avec mon père et Paul, à attendre Alexandre pour conclure le marché avec Vinogradoff.D’ailleurs je suis assez tranquille sur toutes les misères qu’il pourrait me faire, j’attends quelque chose de Nice qui s’il plait à Dieu metterà fin à mes ennuis.
Comme il fallait le prévoir, mon joli oncle n’est pas venu. Vinogradoff un assez gros marchand enrichi au service de M. Romanoff, est venu deux fois, on l’a invité à souper, mon père l’a occupé sans doute pour effacer les paroles que vous allez voir.
On parla de départ et il dit que s’il n’avait été qu’un pauvre diable, ni moi ni ma mère n’aurions jamais songé à lui. Comme la chose était vraie, je m’offensai et ne dis mot, mais, au bout d’une heure, j’éclatai en reproches contenus et lui dis une foule d’impertinences que je ne regrette pas.
Gritz est non seulement à Poltava, mais à l’hôtel même; il vient voir sa tante la comtesse Miloradovitch.
Il rencontre Paul dans le corridor et lui montre une lettre anonyme de ce sens à peu près : “Comme vous ne voulez plus venir chez nous je vous prie de m’indiquer le lieu ou je pourrais vous voir”, suivent des protestations.
- Je sais, dit l’imbécile, que c’est toi qui as écrit cette lettre.
Avez-vous vu quelqu’un de plus poursuivi de saletés que moi ?!
A ce propos je dis à mon père que je soupçonnais sa sœur Nathalie. Il se fâcha tout rouge et se fût enfui sans l’arrivée de Vinogradoff. On resta à table jusqu’à neuf heures. Le marchand parti, mon père alla au club, puis chez Abaza et revint très ivre à trois heures du matin me rendre compte de ces aventures.
Le lendemain il fit la paix avec moi et fut admirablement tendre.
J’ai fait une journée très bizarre pour moi.
Alexandre (que Paul a amené à six heures du matin, étant parti hier à minuit), Alexandre, dis-je ne voulait pas signer le contrat de vente. Il faut vous dire que je veux vendre à Vinogradoff du bois pour... vingt cinq mille roubles.
D’abord j’eus à forcer mon oncle de m’obéir, ensuite j’eus à assister et à prendre part à une scène embêtante.
On marchandait. Ces deux hommes se signaient, juraient leurs grands dieux, augmentaient, diminuaient.
Enfin on finit pour vingt-quatre mille roubles.
Ah, j’allais oublier des visites brillantes, Volkovitsky, Pavelko, le matin et Gedanoff et Michel toute la journée.
Je fonde une banque à Ahtirka, qui portera mon nom à perpétuité moyennant un don de dix mille roubles que je donnerai facilement ayant en perspective plus de soixante-mille roubles de sommes diverses à recevoir.
Gedanoff nous amusa en rappelant à Michel les aventures du cirque. Ces deux messieurs s’emballèrent au point d’élever les écuyères, les écuyers et les clowns jusqu’aux cieux.
Je viens d’avaler, par mégarde, un dégoûtant livre de Xavier de Montépin, et j’ai mal au cœur.
Mon oncle et mon père étaient au club, Paul dormait. J’étais seule, je songeais naturellement à Rome, pour Dieu ne confondez pas ce nom magique avec Antonelli et ne pensez pas que je veuille le dissimuler sous le nom de Rome.
Je lisais “Le Figaro” quand je me souvins de l’antichambre de l’Hôtel de la Ville. Cela me prit à la tête, au cœur, au gosier. Et je suis là à me demander assez calmement: Comment ma chère, tu n’es pas morte ? Je trouve un âcre plaisir, une satisfaction méchante à me révolter, à force d’évoquer ce hideux souvenir, pour me punir autant que cela est en mon pouvoir.
Voilà à quoi mène cette vie de déclassés, voilà à quoi mène le mépris des convenances et l’ignorance de certaines règles indispensables de conduite.
J’étais seule avec cet homme, vous vous rappelez sans doute les détails de ce dialogue humiliant, ensuite je lui mis mes deux mains sur les épaules, il m’attira vers lui et... je veux le dire en toutes lettres, pour qu’on comprenne juste mais pas au-delà de la vérité. Il m’embrassa sur la joue, je laissai faire, il me pressa contre sa poitrine puis... Mon Dieu ayez pitié de moi. Et vous qui me lisez, ne pensez pas que j’invoque Dieu et pousse des cris par affectation, mais bien parce que si je n’invoquais pas Dieu mentalement et de la plume je n’aurais pas la force d’écrire. Ecoutez, j’y suis, il me tenait serrée contre lui et tâchait... Jésus ! donnez-moi l’aplomb d’écrire ! et tâchait de passer son genou entre les miens.
en travers
Connaissez-vous quelque chose de plus brutal que ce geste du genou ? Si c’est toujours ainsi, l’amour doit être profond pour idéaliser de pareilles horreurs. Mais pour celui qui n’aime pas c’est le comble de la saleté triviale, bestiale, le comble du dégoût propre à révolter jusqu’au fond de tout l’être, à remplir d’horreur chaque goutte de sang, à révolter jusqu’à la démence.
Je me suis souvent agitée par imagination. Mais ceci... ceci me donne la fièvre et la rage, je le jure devant Dieu.
Tout mon être se révolte !
Reprenons, c’est pour me punir.
Je voulus qu’il pensât que je ne compris pas et je me dégageai un peu (en me dégageant tout à fait je craignais de le fâcher). Il me rapprocha de lui et, me tenant enlacé d’une main, glissa l’autre le long de ma robe pendant un espace de... je ne sais plus...
Alors je me reculai si étonnée, si terrifiée et si confondue avec la boue que, tout en poussant un cri étouffé, je me mis à sourire comme une idiote, ce que ne manque jamais de faire mon visage quand je suis très ennuyée par quelque chose.
Et j’ai cru aimer cet homme encore après ? Quand le souvenir seul de cette scène m’a tenue renversée et anéantie ici sur le canapé de Poltava, pendant je ne sais combien de temps? De l’amour ? Avant de la... je ne sais comment ce louable sentiment se nomme. Après de la répugnance, de la honte. A présent du dégoût. Affecter l’indifférence serait ridicule et, je le dis en vérité, je hais un homme, pas comme je haïssais avant, des insulteurs de notre famille et de notre position, comme Audiffret par exemple. Mais je hais, j’exécre un homme pour une insulte personnelle... Eh ! ai-je besoin de dire pourquoi ! Je hais au point de n’y pouvoir plus penser sans frissonner d’horreur au point de commettre un crime pourvu de murmurer à l’oreille de cette créature : on n’insulte pas des femmes comme moi ! Et au moment où cette créature rendrait son dernier soupir au Diable.
Ce n’est pas une vengeance d’amour qui semble inutile dès que l’amour n’existe plus, ce n’est pas une vengeance d’enfant, ou envers un faiseur de commérages comme M. Patton, ou une calomnieuse envenimée comme Mme Tutcheff, ou un pauvre imbécile comme Audiffret, à qui on a sans doute persuadé la même chose qu’à Gritz Miloradovitch.
Je hais cet homme. De l’amour pour un... allons puisque j’y suis je vais dire aussi impartialement que possible ce que c’est que ce monsieur. Il n’est Rien d’extraordinaire et ne vous attendez pas à une peinture terrible comme le chaos de Michel-Ange. Un homme sans aucun principe, avec peu d’honneur de cet honneur qu’on nomme chevaleresque ou « héros de roman », aucune compréhension de l’amour, mais sensuel et dépravé. Au demeurant très brave garçon, excellent jeune homme de société, insinuant et par conséquent aimé de tous. Ne le prenez pas en ironie.
Sans doute si c’était à recommencer je m’en occuperais tout autant, mais autrement, j’aurais compris qu’il fallait le regarder comme un homme regarde une grisette qu’il trouve jolie... Mais, comme la femme est différente de l’homme, mon amour se bornerait à me laisser courtiser et servir avec beaucoup de sévérité.
Je ne sais si cela tient à ce que je suis en cause ou à ma grande innocence encore, mais j’éprouve la plus grande répugnance et les plus profonds dégoût et mépris pour les « séducteurs ». Ils ont tous un arrière-air infailliblement grotesque, sale et bête. C’est comme les anecdotes ou il s’agit de cabinet d’aisances et caetera, on est dégoûté et on rit.
Il est bien tard je crois, et vraiment cela ne vaut pas la peine de veiller pour inventer des définitions.
J’ai tout raconté. Et comme vous voyez, on ne meurt pas d’humiliation. L’outrage ne tue pas. Et me tuer moi-même ?... non, moi l’insultée me punir de mort ? Ça n’aurait pas le sens commun. Une seule pensée m’arrête dans mes plans de vengeance : celle-ci : l’homme ne compendra pas pourquoi on le punit. C’est plus que probable de la part d’un monsieur sans instruction, sans éducation et n’ayant pour principes que les exemples des preux du club [Mots noircis] et de « la Jeunesse du roi Henri » par Ponson du Terrail, l’unique roman qu’il a lu, et encore dans ce roman il n’a admiré que le dévergondage, quant aux traits de loyauté il s’en est moqué comme de « blagues romanesques ». Mon Dieu, je ne cherche pas à noircir Antonelli, de ma part cela prêterait au rire, et [la] preuve c’est que je veux que vous sachiez qu’il n’est ni un perfide Don Juan, ni un scélérat exemplaire.
Mon père rentra et je jure devant lui, en invoquant Dieu, en me signant des deux mains et en appelant sur ma tête toutes les colères célestes si je violais ce serment. J’ai juré de ne jamais me rapprocher d’Antonelli, quoiqu’il arrive, et de le mépriser partout et toujours.
Ce qui est assez singulier c’est que ce n’est pas par rancune. Quelle rancune puis-je avoir envers un inférieur d’intelligence ? Mais tout bonnement par mépris pour le caractère de l’homme. Avec le temps il changera, je l’espère, alors je me vengerai.
en travers
Voilà un serment bien imprudent. Voilà un serment inutile. Je serais bonne à tuer si je faisais autrement, il n’y a pas besoin de jurer, que diable.
J’ai dit à Michel de m’écrire une déclaration. Eh bien, au moins celui-là a parlé de “sentiments purs”, de “choses sacrées”, d’attraction irrésistible de toutes ces choses vieilles comme le monde, usées comme la figure de Mme Tutcheff, employées universellement, et inévitables dans le moindre roman et la plus misérable pièce de théâtre. Mais malgré tout et toujours, saintes, nobles et honorables .
Et c’est envers moi, envers une “jeune fille” qu’on a agit de la sorte ! La morale, le respect... oh ! blagues, blagues, et rien d’autre.
Tout cela me donne une furieuse envie d’être aimée par un homme aimé également, si ce n’était que pour donner un démenti à la phrase précédente.
La seule vengeance que je veux. C’est que Dieu lui fasse comprendre toute l’horreur, toute la lâcheté, toute l’incroyable inconvenance de... Oh ! fi ! l’horreur !