Mercredi 11 octobre 1876 (29 septembre)

Ces trois jours se résument en un mot : souffrance, souffrance et souffrance !
Je n’avais pas assez des difficultés d’argent, de fermiers, d’Alexandre, de ces milles agacements navrants !
Il me faut une autre folie. Rome ! Rome dont j’adore chaque rue, chaque maison, chaque boutique de chapelets, chaque ruine, chaque église !
C’est une fièvre, un délire et je n’en dirai que quelques mots qui suffisent, quelque peu nombreux qu’ils soient à me mettre dans un de ces états d’exaspération et de désespoir dont personne au monde ne peut se faire une idée.
Toutes ces nuits j’ai couché dans la chambre de mon père et nous avons veillé fort tard occupés de discutions comico-tragiques. A peine mon père ébauchait-il une plainte conjugale que je lui criais que je ne l’avais pas marié, que je n’étais pas sa belle-mère et que je ne savais rien.
- Je suis venue après vous, vous vous êtes trouvés vous-mêmes, aimez-vous, ou mangez-vous, peu m’importe !
Mais j’en finissais toujours par discuter le voyage. Mon père est pour Paris, moi aussi mais la nuit dernière j’eus comme un accès de folie romaine. Non contente, comme les nuits précédentes, de jouer du violon je m’emparai du tam-tam japonais. J’arpentais la chambre et, moitié désespérée, moitié rieuse, je criais que je voulais aller à Rome et que si mon père ne m’y conduisait dans le monde cet hiver je m’empoisonnerais en écrivant dans mon journal et partout que c’est lui qui m’a tuée !
- J’ai promis cela à maman, à ma tante, je te le promets à toi à présent et prends garde ! Je suis lasse, lasse lasse !
Et je jetais par terre le tam-tam ce qui produisait un fracas et un résonnement [sic] effroyable.
Un instant je m’arrêtai mais ce ne fut que pour écrire les deux lettres que voici. La première est envoyée par télégraphe à Nice, d’où ma tante l’enverra au “Figaro”. Et d’abord sachez que la chansonnette dont on raffole à Paris est « L’amant d’Amanda » dans un des derniers numéros du “Figaro”.
Albert Millaud publie « l’histoire du petit Gambetta » représentée en vingt-quatre tableaux, le dernier tableau représente Gambetta arrivé au faîte des honneurs et se mariant avec la Princesse Amanda, fille du grand duc de Gérolstein... Mais voici ma lettre :
Lettre recopiéeLettre de Marie à un rédacteur de journal, signée « Amanda » (copie), 11 octobre 1876
Monsieur le rédacteur je vous prie avec instance d’insérer la lettre suivante nécessaire pour faire cesser un bruit scabreux. J’ai lu dans votre gracieux journal l’histoire du petit Gambetta et je peste contre le dernier vendu. Jamais je ne consentirai à devenir la femme d’un homme dont l’âme hypothéquée à Satan et faute d’un paiement a été saisi et vendue à l’enchère publique, à l’heure de minuit, au marché des chevaux et des chiens. Amanda.
Celle-là est expédiée télégraphiquement à ma tante, celle-ci par poste.
Lettre recopiéeLettre de Marie à un rédacteur de journal, pour « le citoyen L. G. » (copie), 11 octobre 1876
Monsieur le rédacteur, n’ayant pas l’avantage de connaître personnellement le citoyen L. G. je vous prie de lui communiquer par la voie de votre honoré journal la lettre suivante qui est de la plus haute importance. “Je reviens d’un voyage fort long et fort instructif en Chine et au Japon. J’avais l’avantage d’avoir pour cicérone un mandarin très distingué. Mais rien dans ces merveilleux pays ne m’a frappée comme le sublime usage du grand couteau. Parmi d’autres curiosités j’ai rapporté plusieurs de ces couteaux et j’en tiens un à votre service du moment où vous voudriez l’accepter avec les mots traditionnels et le sens authentique : Fourre-toi ça dans le ventre !”
C’est un commencement de correspondance j’ai déjà rassemblé une collection de mémoires sur la Chine et le Japon.
Grâce à Gambetta je connaîtrai à merveille ces merveilleux pays.
Ceci fait que je repris ma course affolée.
- Je veux aller à Rome, je veux aller à Rome, ou bien je veux mourir !
Je me jetais sur mon canapé, on parla de mon chagrin. Mon père m’aime, il a trop d’esprit pour être trompé en cela, je lui parle franchement ou plutôt c’est lui-même qui me parle.
J’accuse la Tutcheff, et je fonds en larmes, je voudrais fondre tout à fait, m’évaporer, périr !
en travers
Voilà qui est beau !
Il viendra où je voudrai.
Mais où irai-je ?! A Rome, il faut y effacer la honteuse impression.
Mais Paris, mais Cassagnac et les conspirations. Cassagnac ministre sera difficile à atteindre, il faut s’en faire un ami tandis qu’il n’est rien encore. Si l’Empire revient, tant mieux; sinon, on s’en passera et la vie à Paris m’en consolera.
Mais Rome !
Car enfin, j’ai bien le droit une fois dans ma vie d’avoir des sentiments humains ! J’ai bien le droit d’aimer quelque chose si je me défends d’aimer quelqu’un ?
J’avais les doigts glacés en arpentant la chambre et je riais tout haut tout en poursuivant ma pensée tout bas.
Pourquoi chercher des raisons, pourquoi toujours calculer ! Et en ce moment je ne calculais pas, pour la première fois de ma vie j’oubliai tout pour ne me souvenir que de Rome, n’aimer que Rome et n’avoir qu’une pensée, vivre à Rome !
Aller à Rome ou mourir, il vaut mieux mourir que vivre de douleurs et de vexations !
Mon père me prit dans ses bras et me coucha presque par force sur ma chaise longue. Je m’endormis bientôt, enragée, folle, amoureuse.
Ce matin il faisait beau comme en Italie, je sortis sur le perron mais un rayon de soleil me força de rentrer à l’instant même. Un rayon de soleil comme à Rome, il m’a paru éclairer la place du Peuple, l’Obélisque et les terrasses du Pincio... les larmes m’étouffaient et je lançai l’horrible tam-tam par terre. La bossue poussa un cri et se sauva dans sa chambre.
En ce moment l’homme que j’ai envoyé à Alexandre revient sans me rien apporter qu’un plan de mes terres, mais un plan fait en 1770 ! Il y a cent six ans !
Enervée, humiliée, dans une prostation touchant la démence je m’assis près d’une table et fondis en larmes !
Mais il fallut se rasséréner, car Vinogradoff, un des plus importants fermiers, allait venir.
Jusqu’à dîner ce ne furent que discussions de prix, de conditions de paiements etc. etc.
Je n’ai pas d’expérience, bien, mais l’homme a dû voir que je suis tenace.
Mes tantes, sous prétexte de promenade, sont allées faire une visite à la maîtresse de mon père.
- Tes sœurs vont voir tes femmes ! lui dis-je hier.
- Il n’y a aucune femme ! s’écria-t-il très confus.
- Et tu oses, continuai-je, tu oses reprocher quelque chose aux miens !!
La Tutcheff l’appelle à Nice, et je lui ai juré que s’il allait à Nice, de louer des hommes pour le souffleter publiquement, lui et sa sœur.
- Car en allant vivre à Nice, quand nous n’y serons plus, tu me perdrais de scandale !
- Eh bien moi, je louerais des hommes pour qu’ils te rendent la pareille.
- Ce serait ridicule, mon cher. Moi, en te faisant souffleter, je me venge, c’est donc fini, tandis que toi en me le rendant tu ne me rends rien mais tu me donnes, ce qui serait injuste et stupide.
Et nous nous disions des choses encore plus belles que celles-là, en riant.
Mais tout cela m’importe peu... non assez.
Le seul nom de Rome m’exalte et la moindre description, le moindre souvenir me font un effet tel que je ne puis supporter sa violence, je tombe pâmée et je chasse mes pensées au bout du monde; ces souvenirs affreux, voluptueusement poignants m’affolent ! Tant, tant... tant que je n’ai pas la force, littéralement, pas la force d’y penser.
Nous nous sommes expliqués avec mon père à propos de Miloradovitch et d’une lettre que maman m’a écrite à ce sujet. Ce fut long et mon père me prouva son affection. Maman prétend qu’il a éloigné exprès Gritz et ce n’est pas vrai (et qui sait?)
- Au moins, dit-il, on ne dira pas que nous voulions l’attraper, mais elle, au lieu de me conseiller... elle aurait mieux fait de ne pas faire tout ce qu’elle a fait... alors on ne le renverrait pas à Vienne !
Vrai, laid mais vrai. Elle n’a pas fait, mais les apparences accusent et cela revient au même.
Je ne dis rien de la... de la ville, parce que je veux pouvoir manger, je n’ai presque rien mangé depuis hier. Et j’ai tremblé la fièvre... j’aime Rome, Antonelli c’est différent.
Si... non. Ah ! Mon Dieu soyez bon pour moi.