Dimanche 8 octobre 1876 (26 septembre)

rayé[Deux lignes cancellées]
Une journée de jugements par excellence. Le matin mon père qui est grand juge de paix, eut à juger un différend entre deux villages de cosaques voisins. Et d’abord rassurez-vous, ces cosaques ne sont point de ces monstres sauvages qu’on aime à se figurer à l’étranger; ce sont de bons paysans bien niais, bien rusés et bien... tout au monde excepté féroces et sauvages.
Le nom Cosaque provient dit-on de cosà (chèvre) et fut donné aux habitants de l’Ukraine (Petite Russie) à cause de leur agilité à la course !! Mais comme il est humiliant pour un si glorieux peuple de tirer son nom d’un pareil animal, dit un historien du pays, il faut chercher une autre étymologie.
Je ne la chercherai point et je me contenterai de dire qu’à notre époque on désigne sous le nom de cosaques ceux des paysans qui n’ont jamais été serfs de propriétaires et qui lors de l’esclavage en Russie étaient inscrits comme appartenant à la Couronne.
Mon père revêtit sa chaîne, Kamesky mit une chaîne de montre, on en fit l’huissier; Pavelko fut le secrétaire, nous et ceux qui sont restés d’hier, furent le public. C’était très amusant et non exempt d’une certaine dignité, seulement j’avais toujours envie de crier: mais non, ce n’est pas comme cela !
On s’était arrangé d’avance, qu’on ne ménagerait personne et que celui de nous qui enfreindrait l’ordre serait reconduit hors de la salle par l’huissier-Kamesky.
Pour la circonstance je me revêtis de la robe noire et argent que je portais au bal masqué du Capitole et aux audiences du Vatican. Des souliers de satin rouge et mon cœur d’argent en sautoir. Des mitaines de soie noire.
Au bout d’une dizaine de dépositions j’en eus assez et je me retirai dans la chambre de Paul (la comédie se passait dans la maison rouge) où Gedanoff fort sérieusement me fit une déclaration au nom du prince son ami.
- Je le dis, ajouta-t-il, parce que je sais que vous n’attachez aucune importance à la grande passion de mon jeune ami.
Le jeune ami, plus Hamlet que jamais, errait partout.
Imaginez-vous l’horreur Pavelko m’accable de compliments !
Et Gedanoff ayant trouvé par terre le fer de mon talon le serre dans son porte-monnaie, encore si j’étais ferrée d’or...
rayé[Mots noircis]
A dîner, et quand nous fûmes débarrassés des étrangers on parla de Nice et je dis à la suite de je ne sais plus quoi que mon frère se promenait en plein jour avec des actrices, ce qui me força à ne plus sortir avec lui.
- Je ne te comprends pas, dit mon père croyant à une impertinence, mais en ce moment il nous arriva une nouvelle effroyable...
Chocolat en compagnie des gamins du village, a tué et rôti un chien !
Un tel acte de barbarie me révolta. On en rit un peu, on s’indigna beaucoup. Chocolat fut appelé je voulus d’abord le renvoyer à l’écurie où on lui donnerait vingt coups de verges.
Mais Hélène me conseilla de m’assurer du crime et voici de quelle manière.
J’appelai le garçon et le priai de me dire la vérité, il nia tout à fait, et ici se place un joli mot.
- Mais pourquoi l’aurais-je fait, dit-il, je n’étais pas payé pour le faire !
- Chocolat ! est-ce une raison pour faire le mal ?
- Non, mais on le fait toujours plus facilement que lorsqu’on n’est pas payé.
en travers
Ce que je me vante d’être cruelle !
Alors je lui parlai de Dieu et quand il m’eut convaincue de sa foi, j’allai placer dans la bibliothèque une image que je couvris de poudre de riz, j’éteignis les lumières et amenant Chocolat devant l’image :
- Mets-toi à genoux Chocolat, je te laisse, seul devant le Bon Dieu fais le signe de la croix et jure que tu ne mens pas en niant. Si tu mens tu ne baiseras pas l’image, je m’en rapporte à ta conscience puisque je ne te verrai pas faire.
Au bout d’un instant Chocolat apparaissait au salon avec le bout du nez tout blanc.