Journal de Marie Bashkirtseff

Ma journée est contenue dans une lettre que je viens d'écrire et que voici, c'est une réponse à Collignon qui me demande des nouvelles de Miloradovitch.
... Enfin, pour commencer pour ou on devrait finir, je vous dirai que nos calculs pendant les poses du portrait ont été vains, attendu que le jeune homme est un [Mot noirci: sot] et que sa fortune n'égale pas sa bêtise, je souffre tout hormi la bêtise. Je ne suis pas assez désespérée de trouver preneur pour prendre un pareil animal. Et puis la mère a un amant qui a une maîtresse, et ces deux volent Madame et par conséquent le fils. En vous voyant je vous raconterai bien des choses merveilleuses quant aux mœurs d'ici. Le dévergondage se pratique en règle et les cours d'amour du Moyen-âge n'étaient pas plus naïvement dépravées que les gens d'ici.
Je suis toujours à la campagne.
Il y a en moi deux moi, eh bien l'une de ces créatures s'émerveille comment l'autre peut faire tout ce qu'elle fait.
Fermage, fermiers, intendants, acheteurs, notaires, (ô Galula) tout cela m'envahit. J'écris dix lettres par jour, la bibliothèque de mon père est convertie en chancellerie, les télégrammes et les courriers me coûtent les yeux de la tête, je dirige, j'ordonne, et je rage.
J'ai à lutter contre le pouvoir établi de mon oncle qui, dans des vues pas trop désintéressées m'embrouille tout. Je le bombarde de lettres telles que s'il était un honnête homme il me jeterait tous les documents à la tête et me tournerait le dos. Mais il rit et continue avec la plus révoltante effronterie. Mais puisque ma charrue rencontre des pierres, je les broierai au lieu de m'arrêter et faillir. On a devant soi-même un amour-propre qui frise la fanfaronnade et, excitée par moi-même, je me roidis contre les autres. Je rends grâce à Dieu de m'avoir placée si jeune à la tête de l'établissement... intellectuel de toute ma famille, car j'acquiers une grande expérience, une énorme déception quant à beaucoup de choses et un profond mépris pour tout le genre humain. L'expérience m'évitera ces leçons si désagréables qu'on reçoit à chaque pas des maîtres complaisants. Le mépris m'épargnera les désillusions qui sont tout ce qu'il y a de plus cruel au monde pour les natures fines et honnêtes.
Toutes ces connaissances utiles nuisent nécessairement à mes charmes, en ôtant à ma figure cette impression jeune et candide qu'on aime, mais elles me rendront peut-être plus heureuse. Ne riez pas (bien que j'aie moi-même envie de rire) et ne pensez pas que je m'estime savante et infaillible.
Je crois seulement que j'en sais un peu plus long qu'une autre et que mon éducation sera plus tôt faite que celle [Mots noircis: de ces] malheureuses du sexe opprimé.
Sur ce je vous dis au revoir en vous priant de conserver cette lettre, car après ma mort toutes mes lettres seront pieusement recueillies et publiées par la Postérité reconnaissante.
Tout cela est parfaitement vrai et je n'exagère rien. Mme Gorpintchenko, que je nommerai Hélène pour abréger, est une femme d'esprit et je reconnais en elle la sources des excellents principes que j'ai remarqués chez son fils.
J'ai écrit à Gambetta, à Foster, à Berthe, à maman, à Alexandre, à Mouzay, à Collignon, à Etienne.
Mon père et mes tantes aidaient; on copiait, on cachetait, on feuilletait le Code civil. L'activité me ranime, je me sens de l'énergie pour tout faire, ma lettre à maman est une curiosité, je me tue à lui communiquer mon vouloir, et je rage d'avance pensant que tout sera vain comme toujours.
Je me prosterne à ses pieds et je menace de mourir si on n'exécute pas mes ordres.
Paul est revenu sans Pacha; je ne m'expliquerai pas ici, mais la copie de la lettre que j'écris à Pacha m'expliquera. Quant à vous dire si je parle sérieusement ou non, je ne le saurais. Je fais tout en riant et pleurant en même; temps. Dans une lettre précédente je lui avais dit sérieusement que j'étais furieuse pour son manque d'égards envers moi, ce manque d'égards consistait en "avoir mangé mes confitures favorites''. Invention ridicule qu'il a prise au sérieux, jurant à Paul n'avoir jamais touché à ces confitures et m'en envoyant un compotier.
[Une ligne cancellée]
Paul dit qu'il a un médaillon me contenant. Mon portrait est devant lui sur son bureau. C'est égal, je produis un drôle d'effet sur les gens. Je parie que ce fou a juré de ne plus me revoir.
Ah ! quelle tempête que mon cerveau ! Pourvu que Dieu continue de m'éclairer de ses lumières et me protège.
Je me prosterne devant lui et je le remercie.
Un journal parlant de Rome m'a fait pleurer d'attendrissement et je n'irai pas à Rome !
[En haut de la page:]
- Lampes à Amours que le Dieu éteint en abaissant la main.