Mercredi, 27 septembre 1876 (15 septembre)

Si vous saviez ou j’ai passé la nuit ! Sur le canapé chez mon père.
Maman m’a envoyé le portrait de Cassagnac, aussi ressemblant et aussi beau que nature. Ce portrait m’a causé un trouble et une joie considérable.
J’allai chercher de l’encre, mon père m’appela, je m’assis sur son lit, puis me couchai à côté de lui, comme un enfant. C’est la meilleure façon de causer intimement. Nous ne nous en sommes pas privés. Je parle en riant ce qui me permet de tout dire, [même] les choses les plus désagréables et les plus impertinentes. Il a été blessé de ma dernière phrase d’avant-hier et hier soir je lui répétai la même chose en ajoutant que ma mère ne pouvait pas vivre avec lui parce qu’à peine marié il avait pour maîtresse une fille de la campagne, qu’il avait eue avant son mariage encore. Il se prit à jurer que la fille fut renvoyée aussitôt qu’il eut rencontré ma mère.
Il se plaint, il dit qu’il a mené une vie folle, qu’il s’est amusé, mais qu’il lui manque quelque chose, qu’il n’est pas heureux.
- De qui es-tu donc amoureux ? demandai-je en riant de son soupir.
— Veux-tu le savoir ?
Et ici, il rougit si fort qu’il mit ses bras autour de sa tête pour ombrager la figure.
— Je veux ? Dis.
— De maman !
Et comme sa voix tremblait je m’émus au point d’éclater de rire pour cacher cette émotion.
— Je savais bien que tu ne me comprendrais pas ! s’écria- t-il.
— Pardon, mais cette passion matrimonialement romanesque te ressemble si peu
— Parce que tu ne me connais pas ! Mais je te le jure, je te jure que c’est vrai, devant cette image de ma grand-mère, devant cette croix, la bénédiction de mon père ! Ne connaissant pas encore l’homme à fond, je crus.
Et il se signa devant l’image et la croix suspendues au-dessus du lit.
- Peut-être est-ce, reprit-il, parce que je me l’imagine toujours jeune, comme alors, parce que je vis de l’imagination du passé.
Lorsqu’on nous a séparés, j’ai été comme fou, je suis allé à pied en pèlerin, prier la Vierge d’Achtirka mais on dit que cette Vierge porte malheur et c’est vrai, car cela s’est embrouillé davantage après. Et puis, dois-je le dire, tu riras... quand vous demeuriez à Harkoff, j’y allais seul en cachette, je prenais un fiacre et je guettais votre appartement, je restais là une journée à regarder les fenêtres pour la voir passer, et puis je m’en retournais sans être vu.
Si c’était vrai, ce serait très touchant, mais comme je n’ai pas assisté à tout cela et cela ne s’est passé du temps où je comprenais tout, je ne puis juger.
- Et dis-moi... puisque nous en sommes à parler de maman... est-ce que... hum., est-ce qu’elle a de l’aversion pour moi ?
- De l’aversion et pourquoi donc ? Non, pas du tout.
- Hum... c’est que quelquefois on a comme ça des antipathies insurmontables...
- Mais non, mais non.
Enfin nous en avons parlé longuement, j’en ai parlé comme d’une sainte qu’elle est, toujours depuis l’époque où je me souviens d’avoir compris. Ce qui était il y a des années quand j’étais enfant... je n’en sais rien et je ne peux pas juger.
Il était tard, si j’allais dormir chez moi j’aurais soupé, écrit, lu, aussi je résolus de ne pas monter. Mon père alla me chercher du linge dans la lingerie pour ne pas réveiller les domestiques, il me fit le lit, me donna sa robe de chambre, un châle pour me couvrir et écartant le rideau qui sépare la chaise-longue du lit, nous avons causé longtemps encore et tout en riant je l’ai prié de [me] marier au prince Kotchoubey, qui est veuf, qui a deux fils, quarante-cinq ans et cent mille arpents de terre, soit sept cent mille roubles de rente.
Il est son ami, ils se grisent ensemble.
- Ah ! oui, ce serait bien.
- Je crois bien, papa !
en travers
Quand je pense que j’ai traité cet homme en père, j’ai honte.
Ce matin à huit heures nous allions partir pour Poltava quand arriva Mme Hélène Gorpintchenko, la mère de Pacha.
Une aimable bossue, un peu affectée je crois. A été dans le temps maîtresse du célèbre acteur nègre Alridge.
Nous primes le thé ensemble et nous partîmes après. Mon père est appelé là pour présider je ne sais plus quelle... machine.
Il fait froid, il pleut de temps en temps; je me suis promenée en blanc, et mon teint encore embelli par l’humidité, et les chevaux de Michel vont comme des Pégases, deux, autres que sa troïka qui est alezan, ceux-là sont noirs, le timonier est un remarquable trotteur, celui de côté est un misérable tartare qui a l’air décharné mais qui vole au lieu de courir.
Michel nous amena le fameux M. Gedanoff, nous avons déjeuné en cinq, mon père, ce monsieur, Paul, Michel et moi.
Puis on s’est rendu chez le photographe, j’ai posé en paysanne, debout, assise et couchée endormie.
Poltava semble plus animée, j’ai été vue par Yonina qui sortait de la maison Miloradovitch. Gritz est retourné d’aujourd’hui au dire de Michel.
- Avez-vous vu ma fille ? demanda mon père en entrant, à M. Gedanoff.
- Oui Monsieur j’ai eu ce...
- On n’en fait pas de meilleures, n’est-ce pas ? Il n’y en a pas de meilleures, et il n’y en a pas eu.
- Pardon Monsieur, il y en eu, du temps où existait l’Olympe.
- Oh ! M. Gedanoff, vous êtes un faiseur de compliments, je le vois.
- Point du tout Mademoiselle, j’atténue au contraire la valeur que vous donne Monsieur votre père, puisque je dis “qu’il y en a eu”.
Le monsieur est assez laid, assez brun, assez convenable, assez du monde, assez aventurier, assez joueur et assez honnête homme. A Poltava il est considéré comme le monsieur qui est le plus instruit, et le plus comme il faut, ce qui est vrai... pour Poltava.
rayé[Une ligne et demie cancellée]
Ce séjour à l’Hôtel Européen de Poltava m’a relevé un tant soit peu les esprits. Je sentais qu’on était fier de moi, qu’on me regardait et qu’on s’occupait de moi. Dans une ville de province on s’occupe de moins. Mon père vola mon journal, ce fut une course, des cris dans le corridor et on en a ri.
Cette fois je suis restée en voiture pendant la diabolique descente, le premier froid m’a forcé à mettre ma fourrure de cet hiver. Enfermée qu’elle était, elle a gardé l’odeur qu’elle avait à Rome, et cette odeur, cette fourrure...
Avez-vous remarqué que pour être transporté à un endroit quelconque il ne faut qu’un parfum, un air, une couleur
Passer l’hiver à Paris ?!! Oh ! Non.
Le soir on s’est égayé à propos des lettres et des télégrammes dont je bombarde Pacha. Je lui ai écrit il y a une semaine quelque chose qui a dû le blesser beaucoup et il y a trois jours je lui dis que ce n’était qu’une farce et pour le consoler je lui envoie trois abominables cravates.
Il a dit à sa mère qu’il a failli s’évanouir lorsque je le priais de rester et qu’il ne pouvait pas.
Sensible jeune homme!
Mais cela me donne une idée demain... vous verrez.