Vendredi 15 septembre 1876 (3 septembre)

Ayant passé la nuit dans le lit et dans la maison du Prince, je me levai un peu fatiguée et lorsque Paul m’amena le petit Etienne, le fils d’Alexandre, je ne le reconnus pas le premier moment.
Je ne fis aucune attention au plus ou moins de plaisir que causait à mon père la vue d’un Babanine et je m’occupai du gentil petit lorsque il entra tenant Michel par la main et le présenta à Etienne comme mon fils ? Je crois que le petit le crut, car il joua et causa avec le principino comme avec un égal, au grand amusement de nous tous.
Enfin, mon père m’a conduite chez les notabilités de Poltava.
Monsieur, je vous comprends, et je m’étonne de ne pas avoir compris avant, pourquoi cette résistance à mon désir de voir du monde. Depuis qu’il est avec la Durocher, il s’est retiré ou le monde s’est retiré de lui. Je l »ai bien vu par la façon dont il appuyait sur les mots “et sa fille » en disant son nom au domestique.
D’abord nous avons été chez Mme Martinoff. Fille du général Ogareff, très aimé de l’Empereur, elle s’est encanaillée avec le valet de chambre du susdit empereur au point qu’il fallut la marier. L’Empereur, pour réparer la faute de son valet, la maria à un M. Martinoff auquel on donna une préfecture.
La préfète est une femme du monde, bien aimable, en vérité, le gouverneur aussi d’ailleurs : il y avait “Comité” chez lui, mais il arriva au salon en disant à mon père qu’il n’y avait pas de comité qui tînt quand il s’agit de voir une demoiselle aussi charmante. Mme Martinoff nous reconduisit jusqu’à l’antichambre et nous nous remîmes en quête de “gens convenables”.
Chez le vice-gouverneur, chez plusieurs autres que je ne connais même pas de nom, chez la nièce de M. Abaza, l’exmillionnaire, chez la Directrice de l’institut des demoiselles nobles, chez Mme Volkovitsky, (la fille de Kotchoubey), celle-là est très comme il faut.
Puis je pris un fiacre et allai chez Alexandre qui est ici à l’hôtel avec sa femme et ses enfants. Ah ! qu’il fait bon se trouver parmi les siens, on ne craint ni critiques, ni cancans... peut-être la famille de mon père me semble froide et méchante entre elle, par contraste de la nôtre qui est extraordinairement liée et unie et aimante.
Parlant tantôt d’affaires, tantôt d’amour, tantôt de cancans, je passai deux heures bien agréables, au bout desquelles commencèrent à m’arriver des messagers de mon père, mais comme je répondais que je n’étais pas encore disposée à partir, il vint lui-même et je le tourmentai encore pendant une demi-heure et plus, traînant, cherchant des épingles, mon mouchoir, etc. etc.
Enfin nous partîmes et lorsque, à ce que je crus, il se fut un peu calmé je dis:
- Nous avons fait une bien grande impolitesse.
- Et laquelle ?
- Nous avons été chez tout le monde excepté Mme Miloradovitch, elle qui connaît maman et qui me connaît.
Et là-dessus toute une conversation qui se termina par ces paroles de mon père :
- On commençait à jaser, j’ai tout corrigé. D’ailleurs, si même tu avais des plans sur Gritz, c’est ainsi qu’il faut agir.
en travers
L’infâme intrigant ! En voilà un jésuite. Et moi, pour une femme extraordinaire, j’étais bien de mon âge par exemple.
Comme M. Martinoff me demandait combien de temps je resterais chez mon père, je dis que j’espérais l’emmener avec moi.
- Tu as entendu ce qu’à dit le gouverneur quand tu as parlé de m’emmener ? demanda l’illustre auteur de mes jours.
- Quoi donc ?
- Il a dit qu’il me fallait une permission du ministre, comme maréchal de la noblesse.
- Eh bien, demandez la vite pour que rien ne nous retienne ici trop longtemps.
- Bien.
- Alors, vous venez avec moi ?
- Oui.
- Tu parles sérieusement ?
- Oui.
Il était huit heures passées et l’obscurité de la voiture me permit de tout dire sans que mon fichu-visage s’en mêlât.
- Pourquoi Mme Tutcheff, ne vient-elle pas encore ? demandai-je.
Mon père se mit à rire.
- Craint-elle, repris-je que son Prince ne tombe amoureux de moi ?
Il fallut descendre la montagne à pied; dans une heure nous étions à table.
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