Dimanche, 27 août 1876 (15 août)

Je me suis appassionnée [sic] pour le croquet comme une Anglaise. J’ai combattu avec Paul jusqu’à la tombée du jour et j’ai vaincu.
Pacha prenait part comme spectateur au conflit et s’excitait comme je n’ai jamais vu.
— Comme il est affecté ! dit Paul.
Et l’autre de jurer par Dieu et sur la vie de sa mère qu’il est sincère, et pour le prouver encore mieux il fit vœu de ne rien manger jusqu’à demain si je gagnais. Ce jeune goûta aux moqueries pendant tout le dîner. Et après on a tellement parlé de Cassagnac que je suis tout étonnée.. Pourquoi, étonnée ? Parce que j’ai le don de faire que mes intérêts et mes connaissances deviennent ceux des gens avec lesquelles je suis. Je ne suis pas à Gavronzi à présent, je suis à Rome, à Naples, à Paris.
Pour la première fois de ma vie j’ai puni quelqu’un, c’est-à-dire Chocolat.
Il a écrit à sa mère lui demandant la permission de rester en Russie à des gages plus considérables que ceux que je lui donne. Cette ingratitude m’a fait de la peine pour lui et l’appelant je dévoilai sa vilenie devant tout le monde, et lui ordonnai de se mettre à genoux. L’enfant se mit à genoux. L’enfant se mit à pleurer et n’obéit pas, alors je fus obligée de le prendre par les épaules et par les genoux, et plus par honte que par violence il s’agenouilla en ébranlant une étagère tout chargée de Sèvres. Et moi debout au milieu du salon je lançai les foudres de mon éloquence et terminai en disant que je le renverrai en France en quatrième classe avec les bœufs et les moutons par l’entremise du consul des nègres.
— Honte, honte, Chocolat ! tu seras un homme perdu. Lève-toi, fi ! Va-t-en !
Je m’étais excitée pour de vrai et lorsque, dans cinq minu- es, ce singe vint me demander pardon je le conduisis dans une chambre à part et lui dis maternellement que s’il ne se repentait que poussé par M. Paul, je ne voulais pas de son repentir.
— Chocolat, écoute. Si tu reconnais toi-même que tu as eu tort, si tu regrettes sincèrement d’avoir mal agi, je te pardonne et je veux croire que tu te corrigeras. Mais si tu es envoyé par M. Paul, va-t-en et ne reviens que lorsque tu auras réfléchi et compris.
— J’ai déjà... j’ai déjà compris, hurlait Chocolat en pleurant. Je n’ai pas écrit ce qu’elle dit... je n’ai pas dit que je veux aller avec les autres, j’y ai seulement dit que... que... ce n’est pas comme ça.
— Alors tu te repens, toi-même ?
Il pleurait avec ses poings dans les yeux.
— Dis Chocolat, je ne me fâcherai pas.
— O...ui.
— Eh bien, va. Je pardonne. Mais comprends-tu que tout cela est pour ton bien ?
— O...ui que je comprends.
Ah ! Chocolat sera un grand homme ou un grand misérable !