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Dimanche, 20 août 1876 (8 août)
Et peu à peu, au troisième plat une discussion politique nous engloutit, moi et Hamsley. Ça a duré jusqu’à deux heures et demie.
D’ailleurs il était convenu qu’on veillerait jusqu’à trois heures, moment marqué pour mon départ.
Alexandre ne répondant pas à ma dépêche j’aime mieux aller le chercher que l’attendre indéfiniment.
Toute la cour (on dit cour pour désigner tous les serviteurs d’une maison) nous reconduisit jusqu’au carrosse, les voisins partirent en même temps que moi, avec Etienne accompagné d’une calèche contenant Paul, Amélie, Chocolat sur le siège, de deux charrettes avec le bagage et précédé de Michel Hamsley à cheval sur un drochki-de course, (une planche placée sur quatre roues) avec un petit cocher et une lanterne rustique. Il s’était chargé de nous aplanir le chemin.
Il faisait très sombre et à chaque pas on rencontrait des chariots chargés de blé qui encombraient le chemin.
Au milieu du chemin je pris Hamsley chez moi.
Stiopa s’endormit et Hamsley tombait de sommeil mais je lui faisais un tas de questions, auxquelles il répondait en faisant des efforts inouïs.
Il a fallu attendre une heure à la gare, par un froid de lever de soleil.
dans la marge
La distance jusqu’à la station est de vingt verstes.
Je pars accompagnée de Paul qui me sert très bien.
A Kharkoff nous avons attendu deux heures. Alexandre s’est trouvé là. Il a été, malgré ms dépêches, presque abasourdi de me voir, je voyais dans ses manières de l’embarras, je me tins bien. Il ne sait pas du tout ce que je suis et pourquoi je suis venue, il me flatte, il s’incline. C’est une mauvaise canaille et si j’ai du fil à retordre, c’est avec lui. Il me parlait de la grande anxiété de mon père qui était terriblement inquiet pensant que je ne viendrai pas chez lui. Il vint prier Alexandre de ne pas m’accompagner afin d’envoyer Paul pour je vinsse à Gavronzi, il ne faisait que demander les dépêches que jenvoyais à mon oncle pour savoir où j’en étais de mon voyage. En un mot, le plus grand empressement de m’avoir, sinon par amour, du moins par amour-propre. Alexandre lança quelques pierres dans son jardin, mais ma politique est de rester neutre.
Lundi il sera à Poltava et nous causerons. Il me fit avoir un coupé en me présentant le colonel des gendarmes Menzenkanoff qui me céda le sien. Je me sens dans mon pays, tout cela me connaît, moi ou les miens; rien d’équivoque dans la position et on marche et on respire librement. Mais je ne voudrais pas vivre ici, oh non !
Ce matin à six heures nous arrivons à Poltava. Personne à la gare.
Arrivée à l’hôtel j’écrivis la lettre suivante, la brusquerie réussit souvent:
Lettre recopiée · Lettre de Marie à son père, de l’hôtel de Poltava (copie), 20 août 1876J’arrive à Poltava et je ne trouve même pas une voiture. En fiacre ! Arrivez tout de suite, je vous attends à midi. En vérité on ne me fait pas une réception conventable.Marie Bashkirtseff.
La lettre était à peine partie que mon père se précipitait dans la chambre, et je me jetai dans ses bras avec une noble lenteur.
Il fut visiblement satisfait de ma figure, car son premier soin fut d’examiner mon physique avec une sorte de hâte.
— Comme tu es grande ! Je ne m’y attendais pas. Et jolie, oui, oui, bien, fort bien, en effet.
— C’est comme cela qu’on me reoit, pas même une voiture ! Avez-vous reçu ma lettre ?
— Non, mais je viens de recevoir le télégramme, et je suis accouru, j’espérais arriver pour le train, je suis tout en poussière, pour venir plus vite je suis monté dans la troika du petit Eristoff.
— Et je vous ai écrit une jolie Ittre.
— Comme la dernière dépêche ?
— Presque.
— Fort bien... oui, fort bien.
— Je suis comme ça, moi, on me sert.
— Comme moi, mais vois-tu je suis capricieux comme un diable.
— Et moi comme deux.
— Tu es habituée qu’on te coure après comme des toutous.
— Et il faut qu’on me coure après, sans cela, ça ne se peut pas.
— Ah ! non, ça ne peut pas aller avec moi de la sorte.
— C’est à prendre ou à laisser.
— Mais pourquoi me traiter en « mon père ». Je suis un bon vivant, un jeune homme, voilà !
— Parfait, et tant mieux.
— Je ne suis pas seul, je suis avec Michel Eristoff et Paul Gorpintchenko (le fils de sa sainte sœur).
— Faites-les entrer.
Eristoff est un parfait petit gommeux, exécrablement amusant, bête, ridicule, saluant bas, englouti dans un pantalon trois fois la largeur naturelle et dans un col jusqu’aux oreilles.
L’autre, se nomme Pacha, son nom de famille est trop difficile. C’est un fort et robuste garçon, châtain clair, bien rasé, à l’air russe, carré, franc, sérieux, sympathique mais taciturne ou bien préoccupé, je ne sais encore. Je l’ai connu il y a une dizaine d’années quand on me conduisait voir mon père.
Le prince Eristoff, un bouffon et une brute, mais riche a été induit le diable sait comment, à épouser il y a sept ou huit ans de cela Nathalie, la seconde sœur, bossue, laide mais bonne, de mon père. Il mourut au bout de six mois laissant à sa princesse deux fils et une fille de son premier mariage. Le prince Constantin est l’amant de ma tante Tutcheff, et le prince Michel est un garnement de dix-huit ans qui mange l’argent à papa, et raconte les amours de son frère.
Je me posai de suite en parente et en bonne connaissance. Mais j’arrive après la foire. La ville est déserte, c’est ennuyeux. On m’attendait avec une curiosité immense [Trois lignes cancellées]
— Mais papa, dit Paul, qui donc a envoyé cette dépêche que Marie a reçue à Pétersbourg, signée de mon nom ? car ce n’est pas moi.
Mon père se troubla un peu.
— Eh bien, dit-il, je dois avouer, c’était moi, tu vois je suis de suite attrapé, mais., c’est égal, qu’est-ce que ça prouve ? Seulement ça prouve que je désirais... enfin, ça prouve... bien, oui, fort bien.
— Oui, c’est fort bien, et tant mieux dis-je.
Je me mis à faire ma toilette et je le laissai entrer pour qu’il vit mon linge et tout. Ma taille l’enchante, l’homme vain est fier de se montrer. Nous étions prêts, mais il voulut attendre les domestiques et le bagage pour que le cortège fût plus imposant. Un carrosse à quatre chevaux, une calèche, et un drochki à capote, attelé d’une troïka insensée au petit prince.
Mon géniteur me regardait avec satisfaction et se tenait à quatre pour paraître calme et même indifférent.
D’ailleurs il est dans son caractère de ne rien montrer de ses sentiments.
A moitié chemin je montai dans le drochki pour aller comme le vent. Le petit horreur me fait rire. Au bout de vingt-cinq minutes nous avions fais dix verstes. Il restait encore deux verstes jusqu’à Gavronzi et j’allai de nouveau avec mon père pour lui donner la satisfaction d’une entrée imposante.
La princesse bossue nous rencontra sur le perron.
— Hein ! fit mon père, comme elle est grande... et intéressante, n’est-ce pas vrai ? Hein ?
Un intendant et d’autres vinrent me féliciter avec mon heureuse arrivée.
La propriété est pittoresquement située, des collines, une rivière, des arbres, une belle maison et plusieurs petites. Tous les bâtiments tenus parfaitement, le jardin soigné; d’ailleurs la maison a été refaite et remeublée presque entièrement cet hiver. On exhibe un grand train en affectant la simplicité et l’air de : « c’est tous les jours ainsi ».
De beaux bronzes, des porcelaines de Sèvres, de Saxe, des objets d’art. En vérité je ne m’attendais pas à tout cela ici. Mais un peu de mauvais goût. Naturellement du champagne à déjeuner. Une affectation d’aristocratie et de simplicité qui frise la raideur. Des portraits d’ancêtres, des preuves d’ancienneté qui ne me sont que très agréables.
Mon père se pose en malheureux abandonné par sa femme, lui qui ne demandait qu’à être le modèle des maris. Un grand portrait de maman peint en son absence, des marques de respect au souvenir du bonheur perdu et des élans de haine contre grand-papa et les Babanine qui ont brisé ce bonheur.
Enormément de soin à me faire sentir que mon arrivée ne change rien dans les habitudes des habitants.
Une partie de cartes, pendant laquelle j’ai travaillé à mon canevas et, de temps à autre, disais quelque chose qu’on écoutait avec curiosité.
Papa se leva de la table de jeu et s’assit près de moi, abandonnant les cartes à Pacha et à Michel. Je parlai tout en brodant et il m’écouta avec beaucoup d’attention.
Puis il proposa une promenade par la campagne, j’ai marché d’abord à son bras puis aux bas de Paul et du petit prince. On entra chez ma nourrice, qui fit semblant d’essuyer une larme. Elle ne m’a nourrie que pendant trois jours. Ma vraie nourrice est à Tchernakovka.
Cet imbécile, ce petit crevé en caricature, me faisait la cour et d’une manière ridicule et humiliante qui me rap pelait Antonelli, je ne sais pourquoi.
On me conduisit loin.
— C’est pour te donner de l’appétit., disait mon père.
Je me plaignais de la fatigue et parlais de mes craintes de l’herbe à cause des serpents et autres « animaux féroces ».
Le père est réservé, la fille aussi. S’il n’y avait pas cette bossue, Michel et l’autre, ce serait mille fois plus convenable. Il me fait asseoir près de lui pour voir les tours d’adresse et de gymnastique de Michel, qui apprit le « métier » dans un cirque qu’il a suivi jusqu’au Caucase à cause d’une petite écuyère.
A dîner ce ne furent que querelles tragico-comiques de Michel et de Pacha, ce dernier naturellement se moque et méprise le premier, qui se démène, se tord, hurle doucement, fait des bouffonneries et répète à chaque instant le mot, « gommeux ».
— Maman, qu’est-ce que cela veut dire ? demande-t-il à la princesse.
— Je ne sais pas, mon cher.
— Je vais vous le dire puisque c’est moi qui vous ai ainsi nommé. Gommeux provient de gomme.
— Gomme ! Ah ! charmant... charmant, oui, gommeux.
Et tous de répéter avec délice le nouveau mot, car excepté mon père personne ne le connaissait et n’en comprend pas le vrai sens.
— Alors je suis un gommeux.
— Positivement, mon cher.
— Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire un bel homme, dit mon père en riant.
— Alors, oui, charmant, char... minaudait le petit, mais pourquoi m’avez-vous nommé ainsi ?
— Parce que je vous vois à travers.
— Hein ?
— Vous êtes transparent mon cher.
Le jeune homme sérieux éclata de rire.
— Comment ? transparent ? traîna le petit.
— Oui.
— Mais ce n’est pas bien.
— C’est une qualité fort appréciée en peinture.
Je ne sais pas ce que j’écris, parce que, à peine chez moi je me suis souvenue d’une phrase de mon père dite au hasard ou exprès et, la grossissant dans mon imagination, je m’assis dans un coin et pleurai longtemps sans bouger et sans cligner des yeux mais les tenant attachés à une fleur sur le papier du mur, abîmée, inquiète, et surtout désespérée jusqu’à en être indifférente.
Voilà de quoi il s’agit. On parle d’Antonelli et on m’en demanda toute sorte de chose, contre mon habitude je répondais avec réserve et ne m’étendais pas sur le sujet de mes conquêtes, laissant deviner ou supposer, et alors entre autre mon père dit ceci avec une grande indifférence :
— J’ai entendu dire qu’un Antonelli s’est marié il y a trois mois.
Et une fois chez moi, je ne raisonnai pas, je me souvins de cette phrase, je me couchai par terre et je restai là abrutie et misérable comme à Rome avant Naples.
Je regardai sa lettre. « J’ai besoin de la consolation d’une parole de vous » m’a bouleversé le cœur et je me suis presque mise à m’accuser, moi !
Paul est traité selon ses mérites, mais avec un certain respect dû au fils de Bashkirtseff; le seul unique et dernier rejeton de la race. Il doit sentir la différence dans son cœur, mais extérieurement il est plus heureux, il est le fils unique, l’héritier.
en travers
La race n’est ni ancienne, ni illustre.
Et je suis en Russie, au diable ! Je pleure de colère, parce qu’il n’est pas là et parce que je ne peux pas aller le chercher, je n’ose pas. Ah ! si je le revoyais et s’il me disait de cette voix...
— « Tous les soirs je regardais votre portrait, je pensais à vous en m’endormant ».
Il me semble., il me semble., rien !
Il n’y a pas d’excuses et si jamais je le rencontre je ne lui pardonnerai pas, mais ici, mais en ce moment je me jetterais à ses pieds.
Et puis... ô ! quelle horreur de croire aimer et de ne pouvoir pas ! Car je ne peux pas aimer un homme comme lui; un presque ignorant, un être faible, dépendant ! Fi ! Je n’ai même pas d’amour, je n’ai que de l’ennui.
On m’a donné une chambre à coucher verte et un salon bleu ! est-ce assez étrange, quand on pense à mes pérégrinations depuis cet hiver ! Et depuis que je suis en Russie, combien de fois ai-je changé de guides, de logements, de pays. Tantôt avec Etienne, tantôt chez Nina, puis à la campagne, puis à Poltava, enfin chez mon père. Aucun changement ne m’étonne, je change de logements, de parents, de connaissances, sans le moindre étonnement vu ce sentiment étrange que j’éprouvais avant. Tous ces êtres indifférents, protecteurs, instruments de luxe ou d’utilité, se confondent et me laissent calme et froide.
Comment faire pour amener mon père à Rome ?
Bigre, bigre, bigre !