Mardi, 25 juillet 1876

A onze heures nous attendions nos invités dans un grand salon où était servi le déjeuner.
J’étais en blanc, avec des souliers de satin rouge, noués à la cheville par des rubans de gros grain de la même couleur.
Hier, Audiffret a parlé à ma tante et lui a dit qu’il viendrait à une heure le lendemain.
— Va, me dit ma tante, va dire qu’on le fasse entrer ici quand il viendra.
Je sortis pour donner cet ordre et, dans l’obscurité habituelle des corridors du Grand Hôtel, je vis venir à moi un grand corps qui remuait de tous côtés ses grands bras.
C’était Cassagnac qui me dit bonjour et me baisa la main, devant la femme de chambre de l’hôtel !
Il fit la même galanterie à ma tante qui le baisa au front à la manière russe.
— Quels jolis souliers vous avez, Mademoiselle, mais j’aime mieux ceux d’hier.
Il s’ensuivit toute une conversation sur les pieds et la chaussure. Cassagnac est grand connaisseur.
Ce matin il est plus à l’aise, et il a perdu cette gravité qui, dans un homme de grande taille, m’épouvante toujours un peu.
Blanc est arrivé après Mouzay qui était déjà en retard.
Enfin tout s’est passé le plus naturellement du monde.
Seulement Cassagnac était pressé, à une heure et demie il avait rendez-vous avec le baron de..., diable, j’oublie ce nom, n’importe... Blanc et Mouzay, qui se connaissent depuis quinze ans, se livraient à une conversation assez légère contre laquelle Cassagnac me protégeait sans cesse.
On a parlé de la beauté, et il a déclaré que les brunes n’existaient pas pour lui. Bien que je n’aie aucune idée sur lui, cela m’a fait plaisir, par un sentiment naturel à toutes les femmes.
— Voulez-vous savoir une chose ? dit-il en se penchant vers moi pendant que, de mon air le plus charmant, je parlais à Mouzay.
— Dites.
— Il n’y a rien de plus gentil que vous.
— Oh!
— Il y a des femmes qui sont plus jolies que vous, mais je ne connais personne de plus gentille que vous. Et si je le dis...
Cela m’a fait grand plaisir. Mon frère de Cassagnac est le meilleur garçon de la terre, on lui a fait une réputation de coureur, tandis qu’il n’est que galant à point, bien élevé, parfaitement agréable et bon, bon comme un enfant, c’est pour cela que je l’aime, je ne l’aime que sur parole, car en réalité je ne comprends qu’un seul amour. Toutes ces mômeries fraternelles me sont inconnues ; je parle de mon fond, car à la surface et dans le journal et surtout sur parole, j’aime beaucoup de monde fraternellement mais en réalité si je préfère l’un à l’autre c’est toujours avec... une arrière-pensée.
Pour en revenir à Cassagnac, c’est un homme comme doit être un homme, grand, robuste..., il a raconté hier comment il a failli pendre un commissaire de police avec son écharpe lorsque revenant en France après huit mois de prison en Prusse (il a été pris à Sedan) le gouvernement de M. Thiers l’a fait prisonnier à la frontière. Je disais donc qu’il était grand et fort, oui, il a de l’esprit, tout le monde sait cela, il n’est pas charlatan, hier il disait qu’il devait aller en province pour haranguer les électeurs : « On monte sur un tonneau, on se frappe la poitrine et on les enlève. »
Note des éditeurs
[annotation]
dans la margeAnnotation de Marie
Il l’avoue.
Et devant moi il s’est posé en Caton, mais je commence à voir à travers. D’ailleurs j’en suis presque fâchée, j’aime qu’on conserve un certain prestige, un certain mystère, une grande supériorité, quoique ce soit par charlatanisme.
Blanc est resté longtemps après lui, nous avons causé de toute sorte de choses.
— Blanc, a dit Cassagnac, est comme tous les officiers de marine, un peu rude, quelquefois même trivial, mais il a un cœur d’or et c’est mon seul ami. Il va nous chercher un hôtel à Paris.
— Elle est étonnante, dit-il à Mouzay, étonnante ! Je la gobe !
rayé[UNE LIGNE RAYÉE]
Il n’avait pas pensé à s’en aller quand Mouzay nous rappela notre départ et partit après force protestations (très vraies), baisers et quelques larmes.
Audiffret a été [mots rayés] prévenu que nous déjeunions.
Ayant reconduit Mouzay jusqu’en bas, je rentrai seule suivie à distance d’un jeune homme, mais il m’arrive tous les jours d’être plus ou moins suivie dans ce fichu hôtel, je n’y ai fait aucune attention. Et dix minutes après on m’apporta un grand bouquet de roses et une carte de visite : Eugène Fishhoff, d’ailleurs la voici, cette carte singulière. Bien entendu, je n’ai pas répondu, j’ai gardé le bouquet et j’ai fait mettre l’homme dehors.
Il était trop tard pour partir, je mis ma robe de voyage et courus avec ma tante chez Mouzay pour lui raconter l’aventure. Mais elle connaît le petit, Mme de Mertens aussi. C’est un polisson de premier ordre qui court les actrices et plus mauvais que ça encore.
Il a eu l’impudence de nous suivre jusqu’au boulevard Haussmann, 29 (où loge Mouzay) et pendant que nous étions chez Mouzay il laissait sa carte chez Mme de Mertens.