Mercredi 19 juillet 1876

Mais nous n’oublions pas de dire que ce soir nous avons été à l’Opéra. On donnait Faust. Mme de Mouzay était avec nous, car nous avions une belle loge de face au premier.
J’avais une toilette charmante et assez étrange. C’était une chemisette de batiste, froncée au cou comme les chemises des paysannes, toute unie, de sorte que la coulisse est pour ainsi dire au naturel. De larges manches russes, en batiste aussi, jusqu’au coude. Un corsage décolleté en cœur derrière et devant, long de façon à former une légère pointe derrière et devant, pas même une pointe, c’est simplement un corsage plus long que la taille, ce qui lui permet de dessiner le commencement des hanches. Une broderie sur foulard crème appliquée sur le corsage qui est également en foulard ainsi que la jupe, droite et froncée devant et derrière ; la jupe est cousue au corsage comme les anciennes robes. Maintenant lorsqu’on marche on relève la queue sur le bras gauche et par ce mouvement on découvre une jupe de dessous, en foulard comme la robe, mais courte et garnie de la même broderie et d’une large valencienne jaunie. Pas de bijoux. Coiffure à l’antique, souliers en chevreau crème, bas roses. Des mitaines de soie blanche jusqu’aux coudes, avec des nœuds crèmes.
Mais j’aurais pu aussi bien ne pas m’habiller. La salle est déplorablement éclairée, on ne distingue ni toilettes ni figures. Sans Mouzay qui causait tout le temps, je serais endormie d’ennui. Le chant est médiocre, Marguerite est passable, Faust est affreux. Chaque fois que je revois cet opéra, le troisième acte surtout, je ne puis m’empêcher de trouver souverainement ridicule la phrase : Salut, demeure chaste et pure ! dite par un homme qui une heure plus tard souille cette demeure de la cave au grenier. Il faudra lire le Faust de Goethe, peut-être la conduite du héros y est-elle motivée, car dans l’opéra elle est ignoble tellement qu’elle en devient incompréhensible.
J’ai beau dire, tout ce qui est vil et lâche est et sera incompréhensible pour moi.
Il faisait très chaud et pendant un entracte je suis sortie avec de Mouzay. Autant la salle est obscure et laide malgré ses dorures, autant l’entrée, les escaliers, les galeries et le foyer sont superbes. Cela rappelle les descriptions des palais des Césars, marbres, dorures, sculptures ! Les balustrades sont en onyx. Je m’appuyai à ces balustrades, debout avec de Mouzay, sur un de ces balcons qui sont créés pour faire valoir la beauté des femmes. Je ne m’attendais à aucun effet, l’obscurité de la salle m’avait donné l’idée que j’étais laide et mal mise et qu’on ne me regardait pas. Mais, en pleine lumière, je me sentis revivre, et mes yeux prirent quelque éclat lorsqu’on fit la haie sur notre passage. J’étais absorbée par le spectacle sans pareil qu’offrent ces escaliers et ces balcons remplis de monde, lorsque Mme de Mouzay me poussa du coude.
— Retournez-vous, me dit-elle.
Je me retournai et je vis une foule dans le corridor, devant la porte du balcon, comme devant un accident de voiture.
— Vraiment, dis-je à la comtesse, ils sont encore plus bêtes ici qu’à Rome.
Et comme, à Paris, je me sens toujours un peu mal à mon aise, je lui pris le bras et nous sommes rentrées dans notre loge qui, heureusement, se trouvait tout près.
La comtesse rayonnait d’orgueil et, pendant que le quatrième acte commençait, elle me baisait la main et me disait les choses les plus affectueuses. Ce qui me fait écrier : celui qui a le vouloir n’a pas le pouvoir !
Puis on parla du cardinal dans sa maison de fous et Mme de Mouzay, dans son contentement, voulut absolument voir le cardinal dans Méphistophélès, moi dans Marguerite... avant la robe grise, et Pierre dans Faust.
Cette femme me monte la tête en me disant que j’aurais pu prendre l’influence que je voudrais sur l’esprit du grand cardinal.
Mais j’ai manqué ma sortie, Chocolat nous attendait à la grande sortie et nous sommes passées d’un autre côté.
— Ah ! j’ai manqué ma sortie, dis-je en montant en voiture.
— Pas du tout, ma chère, dit la comtesse, on vous a bien assez regardée comme ça.