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Samedi 24 juin 1876
J’attendais qu’on m’appelât le déjeuner quand Walitsky arriva tout essoufflé me dire qu’il avait reçu une lettre d’Antonelli. Je rougis très fort et sans lever les yeux du livre que je lisais. — Bien, bien, dis-je, et que vous écrit-il ? — On ne lui donne pas de l’argent, d’ailleurs je ne sais pas, tu verras, viens.Je me suis bien gardée de m’empresser de descendre, j’avais honte de montrer tant d’intérêt et, le voudrais-je que je ne le pourrais, tant j’étais émue et tremblante. Alors ce n’est pas en vain que j’ai prié hier, mais je me maintins autant que possible dans des sentiments neutres pour ne pas être trop chagrinée ni trop désappointée. Contre l’habitude je fus la première à table, mangeant... mon impatience, mais ne disant rien.
— Est-ce vrai, ce que Walitsky m’a dit ? demandai-je enfin. — Oui, répondit ma tante, Antonelli lui écrit. — Walitsky où est la lettre ? — Chez moi. — Donnez-la-moi. Mais au lieu de me la donner il se mit à faire du mystère et à me taquiner. De sorte que, pour donner un peu de peur, je dus jeter par terre un verre et mon argenterie.
Ma tante hurla et je dis qu’il ne fallait pas m’exaspérer, en ce moment arriva maman et me donna raison, ce qui pourrait paraître baroque si elle ne connaissait pas cette habitude féroce de la famille, de taquiner les gens jusqu’à la rage. Quand Collignon, papa et Walitsky furent sortis de [la] salle à manger, je demandai encore cette lettre et comme on me dit qu’elle était chez Walitsky je me levai pour aller fouiller dans sa chambre, alors maman alla me l’apporter, elle était chez elle.
Cette lettre est datée du 10 juin, mais comme Antonelli a écrit Nizza tout court, elle fit le voyage à Nizza en Italie avant d’arriver ici. Il s’excuse de répondre si tard à l’aimable dépêche du docteur, mais, dit-il, j’ai employé tout ce temps à demander à mes parents de me laisser venir. Mais tous ses efforts ont été vains pour obtenir cette permission, ils ne veulent pas absolument entendre parler de cela, de sorte qu’il lui est absolument impossible de venir, il ne lui reste que l’espérance de l’avenir « qui est toujours incertain ».
La lettre est en italien, on s’attendait à une traduction, mais je ne dis pas un mot et ramassant ma traîne avec une lenteur affectée, pour qu’on ne pensât pas que je fuyais suffoquée, je sortis de la chambre et traversai le jardin le calme sur le visage et l’enfer dans le cœur.
O Bihovetz ! faut-il donc croire les cartes ! Je marchais lentement mais mon esprit courait, tourbillonnait ; les pensées arrivaient l’une sur l’autre, se combattaient et me rendaient folle.
Il a l’air de répondre à une supplication ! Il a l’air de dire que tout est fini et qu’il l’accepte ainsi ! Ce n’est pas une réponse à un télégramme d’ami de Monaco, pour rire, c’est une réponse à moi, c’est un avis... Et c’est à moi, à moi, qui, montée sur une hauteur imaginaire, me demandait en allongeant dédaigneusement les lèvres ce que j’allais faire « de ce garçon », c’est à moi qu’il dit cela ! C’est moi qu’on repousse ! Moi qui voulais repousser ! !
L’espoir dans l’avenir, mes plans, tout cela allait jusqu’à un essai, j’ai essayé et il m’est prouvé qu’il n’y a rien ! Les honnêtes gens me jugent indigne, il faut donc que je me fasse coquine ! Mourir ? Dieu ne le veut pas. Devenir chanteuse ? je n’ai ni assez de santé ni assez de patience. Alors quoi, quoi ?
Je me jetai dans un fauteuil et, les yeux stupidement fixés dans le vague, tâchai de comprendre la lettre, de penser à quelque chose. — Veux-tu aller chez la somnambule ! me cria maman du jardin. On lui a volé trente mètres de velours et, pour savoir qui est le voleur, Collignon a conseillé de consulter une somnambule. — Oui, répondis-je en me levant toute raide. — Quand ? — A l’instant même. Tout, tout, tout, pourvu de ne pas rester seule à m’affoler, pourvu de me fuir moi-même.
La somnambule se trouve partie, on nous donne l’adresse d’une autre, celle-là aussi est partie. Cette course par la chaleur ne me fit ni bien ni mal, je pris une poignée de cigarettes et mon journal avec l’intention de m’empoisonner les poumons tout en écrivant des pages incendiaires, mais toute volonté semblait m’avoir quittée, je marchai droite et lente comme dans un rêve vers mon lit et me couchai tout d’une pièce en tirant les rideaux de dentelle.
Il est impossible de raconter ma douleur, d’ailleurs il arrive un moment où on ne sait plus se plaindre. Ecrasée comme je le suis, de quoi voulez-vous que je me plaigne. Je désirai seulement une chose c’est qu’en entrant dans ma chambre on me trouvât morte ou mourante. Car ce qui me tuerait ne serait pas un chagrin d’amour qu’on est toujours confus d’avouer, mais ce serait l’humiliation. Je voulais me venger des tortures involontaires de mes mères, je voulais mourir pour les punir de me faire une pareille vie !
Collignon en entrant ne s’étonna pas trop, car il se trouve justement que depuis quelques jours je promets de me coucher pour qu’on m’emmène de Nice. — Qu’est-ce que c’est ? demanda ma tante en entrant après. — Rien. — Tu es malade ? — Oui, je suis malade. Elle me tâta le front. — Tu n’as pas de chaleur pourtant. — Faites-moi la grâce de me laisser tranquille. Elle sortit de crainte de m’irriter.
Je restai encore quelque temps abîmée, insensible, froide et tout d’un coup éclatai en sanglots sans verser une seule larme. Et à présent j’écris et je chante pendant qu’Audiffret m’écoute de sa fenêtre.
Voilà la lettre froissante annoncée par Bihovetz arrivée. — Elle vous causera un schreck comme on dit en allemand, elle vous froissera, mais en même temps c’est de cette lettre qu’il semble que doit vous arriver tout le bien que je vois ici, un grand bonheur et plus tard beaucoup, beaucoup d’argent.
Je ne vois pas du tout comment cette lettre peut être la cause du bien qui va m’arriver. Va m’arriver ! Oh ! je ne l’attends pas, j’ai trop souvent attendu le bien et il a eu l’air de venir mais n’est jamais venu.
— « Toutes les amertumes se diront ensemble » ai-je dit à Rome en parlant de cet homme, j’étais loin de m’attendre à des amertumes comme celles-là. Je craignais tout au plus une amertume comme avec Audiffret... Et Audiffret ! Vous souvenez-vous ce qu’a raconté la petite Jeanne, ce qu’a dit Marie Audiffret ! - « Je dirai à Émile de ne plus aller chez ces gens-là, car ce sont des gens sans fortune, (ça ce n’est pas vrai) et sans réputation. »
Oh ! c’est donc vrai, je suis donc véritablement... ! Il vaut mieux être une fille publique car on est ce qu’on est, tandis que moi ! Qu’ai-je à faire de ma vertu ! Elle ne me donne ni bonheur, ni fortune ! Oh cette position ! Mais qu’ai-je donc fait, Bon Dieu, qu’ai-je donc fait ?
A dîner j’ai trouvé maman tout en larmes et j’en éprouvai une espèce de satisfaction, puis quand elle et ma tante furent assises près de la grille j’allai les rejoindre. Je ne sais au juste comment cela a commencé mais maman a dit : — J’espère que tu vas bientôt te marier et tout cela finira. — Est-ce que je puis me marier, m’écriai-je avec un sourire de mépris. — Voilà des idées, parce qu’un Antonelli... — Oui, justement. — Peuh ! Antonelli, un troisième fils, un enfant persécuté, qui comme Paul s’enfuyait de la maison et faisait des dettes pour aller au théâtre ! Paul aussi prenait des airs et faisait la cour... Un enfant, un rien. — Justement, c’est une leçon pour l’avenir. Puisqu’on ne m’a pas jugée convenable pour un rien, combien plus.... — Voilà des idées, voilà des bêtises ! Pour un enfant. — Oui, mais cet enfant a causé un joli scandale. — Quel scandale ? — Oh ! si vous parlez comme ça !
— Mais tu ne lui as pas donné ta parole ?
— N... non.. mais je ne l’ai pas refusé, bref je sais ce que je dis. C’est à cause de vous, ce sont ces informations, ces horreurs qu’on a écrites d’ici et tout cela tombe sur moi, sur moi seule, tandis que je suis la seule ici que cela ne devrait pas regarder !
Je me déchaînai, furieuse, leur disant tout ce que j’ai dit ici, ajoutant que je ne pouvais plus supporter cela, qu’il fallait qu’elles allassent en Russie, que peu m’importait comme l’affaire serait jugée, qu’une fois en prison on n’a pas besoin d’argent, tandis que moi, certainement, je ne resterais pas avec elles et que je n’avais rien à craindre, car ma vie ne pouvait être pire qu’à présent, que je voulais vendre la villa, ne jamais revenir à Nice. Que je n’avais que honte et scandale, que même Antonelli...
— Oh ! si c’était au moins un grand prince, mais un misérable que je retenais pour mon amusement et c’est par ce misérable que je suis bafouée ! - m’écriai-je, et, continuant avec un accent de profonde conviction : D’ailleurs pouvez-vous croire que je fasse cas de l’homme ! C’est le fait, c’est l’action, c’est la saleté de l’insulte !
— Quelle insulte ?
— Celle dont tout le monde parle à Rome et à Nice, parce que la Camprien qui sait le commencement sait aussi la fin.
— La Camprien sait ce que je lui ai répondu : Remerciez pour l’honneur que me fait la comtesse Antonelli et dites que je n’ai rien contre le jeune homme mais que je ne pense même pas a marier ma fille avant un an. D’ailleurs, puisqu’ils prennent des informations, cela doit leur convenir car je leur donne toute une année. Et dans un an nous verrons.
— C’est égal, c’est égal : c’est une honte, un scandale.
— Quel scandale ?
— Celui, quand un homme veut épouser une femme et se retire ensuite.
— Oh ! ça, la vérité, la vraie cause de tout cela c’est que ce misérable, ce lâche, cet être vil et bas, ne t’a jamais... aimée ! Il était flatté d’être bien accueilli par la plus jolie fille de la saison, que tout le monde avait remarquée et dont tout le monde s’occupait bien qu’elle n’allât pas dans le monde. Et voilà tout. Est-ce que c’est de l’amour cela ! Rien qu’un caprice.
— Il l’a dit lui-même, interrompit ma tante.
— Est-ce qu’on peut être arrêté, continue maman, quand on aime !
— S’il est parti pour le régiment, il pouvait bien venir ici, se mêla Dina.
— Oui, dis-je alors, mais si on le déshéritait, de quoi irait-il vivre avec moi ! Ce n’est pas une bagatelle cela. Vous ne savez pas quelles sont les mœurs de Rome.
— Accordons tout cela, dit maman, que l’on soit féroce, inflexible, bien, qu’il ne vienne pas, cela se comprend, il est trop prudent pour rompre en visière de cette sorte, mais qu’il n’écrive pas un mot !
— Ah ! voilà qui est incompréhensible ! Ma fille, ma fille, ce n’est pas ainsi qu’on fait quand on a des intentions sérieuses !
— Alors pourquoi en aurait-il parlé à ses parents ? demandai-je, ébranlée.
— Mais pour améliorer sa position de chien battu, pour que, pour ce projet de mariage on le regarde un peu mieux, pour se relever un peu.
Oh ! c’est vrai, c’est vrai, pensai-je.
— Il n’a jamais aimé, continua maman, quand on aime on fait autrement, quand on aime on.... on fait des démarches !
— Mais vous voyez à quoi servent les démarches, dis-je plus faiblement..
— Je ne vois pas pourquoi se tourmenter, Nadine me dit qu’il lui a dit à la gare qu’il viendrait si son père donnait de l’argent ; la même chose il m’a dit à moi.
Elles ne savent rien elles, après tout, ce qu’elles ne savent pas est de ma faute, je ne me plains de personne quand il s’agit de ma propre faute.
Puis recommencèrent les discussions sur notre vie, sur les Tutcheff, car ce sont eux qui sont cause de tout. Je criais que je voulais mourir, que si il y avait vingt moi-même, je voudrais que ces vingt mourussent l’une après l’autre pour : « vous faire crever de douleur ! »
Maman pleurait, m’offrait tout ce qu’elle possédait, se réservant cinq cents francs par an pour vivre quelque part en Suisse.
— Je me ferais bonne, femme de chambre, tout au monde, disait-elle, les mains jointes et tout en larmes, pourvu que tu vives où tu veux, pourvu de ne pas entendre ce langage.
— Ce langage ! m’écriai-je, quand je ne le tiens pas, je le pense, quand je ne le pense pas, j’en rêve ! Je souffre autant seule qu’en votre société, mais quand je suis loin de vous vous êtes tranquilles, aussi veux-je vous persécuter, vous tourmenter !.. Il ne s’agit pas de parler de l’éducation que vous auriez dû me donner, je n’ai pas besoin que vous citiez des exemples, je suis la maîtresse, je commande, qu’on m’obéisse ! C’est ainsi !
On ne songeait pas à se révolter mais j’étais hors de moi. On me proposait de vivre avec mon père en prenant les trois-quarts de la fortune de ma tante. Je répondais que je vivrais avec le diable pourvu de vivre comme tous les honnêtes gens.
— Que suis-je ? Rien !
Gioia est fille publique, Amélie est femme de chambre, Ricci est marchand, et moi, moi ! Cette position est intolérable, je vous dis que je n’en peux plus, que je n’en peux plus ! J’ai assez de toutes ces hontes ! De tous ces gens qui me crachent au visage ! Antonelli n’est qu’un échantillon, un avertissement de ne pas aller plus loin !
En un mot j’ai tout dit aujourd’hui, tout ce que j’ai écrit avant et à présent et tout ce que je pense de cette affaire. J’ai parlé comme une forcenée, usant des plus dures paroles, mais peut-être ai-je une excuse. On m’a encore dit que j’étais blasée parce que j’avais eu tout ce que j’ai désiré, et que je ne sais pas ce que je veux.
Vous conviendrez que c’est trop fort.
Il s’est fait nuit et je cachai ma figure dans mes bras appuyés sur le soubassement en pierre de taille de la grille.
— C’est Marie qui pleure à présent, dit maman.
— Oui, dit ma tante qui me comprend mieux ou qui me plaint davantage.
Je ne pleurais pas, mais ces mots me firent pleurer.
Puis elles parlèrent encore d’Antonelli et, sans lever la tête, je leur répondais.
— Tu as tort, disait maman, d’accuser de tout ta malheureuse famille.
— Je sais ce que je dis, on a écrit des belles choses d’ici.
— On peut savoir dans une semaine ce qu’on a écrit.
— Et comment ?
— En le demandant.
— A qui ?
— A Antonelli.
— Je lui écrirai.
— Vous êtes folles, mesdames !
— J’irai à Rome, dit maman.
Je ne répondis rien, je serais déjà moi-même à Rome, si ce n’était donner trop d’importance aux Antonelli et montrer un désir exagéré de me marier avec Pierre.
— Je lui écrirai, répétait maman.
— Il vous répondra qu’il ne sait pas de quoi vous lui parlez.
Walitsky, revenu de Monaco, soupait quand nous sommes entrées dans la salle à manger. On parla de Russes et j’exprimai mon dégoût pour ces chers compatriotes.
Que je n’oublie pas de dire que Nina écrit une bonne, longue lettre, une lettre du fond du cœur.
— Alors si Miloradovitch te demande en mariage tu refuseras ? demanda maman oubliant un instant la conversation de tout à l’heure.
— Il ne me demandera pas, répondis-je, est-ce qu’on demande une fille comme moi !
Et j’eus la féroce joie de les voir reprendre leur air consterné.
Si je ne me suicide pas à présent, c’est uniquement pour ne pas donner cette gloire à Pierre Antonelli au moment où il va entrer dans le monde et où une pareille aventure le poserait admirablement, car il ne manquerait pas de l’attribuer à mon amour pour lui.
Autrement je me serais tuée. On ne peut se donner l’idée du dégoût profond et du découragement que j’éprouve. Amour ! O mot inconnu pour moi ! Est-ce que j’ai de la place pour l’amour !
Alors voilà la vérité, c’est que.. cet homme ne m’a jamais aimée, il a regardé le mariage comme un moyen de s’affranchir (juste comme moi), de se poser.
Quant à ces protestations, je n’en parle pas, je n’en ai rien dit tout haut, je n’y attachais pas assez de foi pour en parler sérieusement. Ces protestations lui ont servi d’ailleurs à obtenir mes bonnes grâces, c’est déjà quelque chose.
Je ne dis pas qu’il ait toujours menti, on pense presque toujours ce qu’on dit au moment où on le dit, mais après... Voilà donc. J’ai été trompée, et... et malgré tous les raisonnements, malgré l’Évangile, je brûle de me venger ! Je prendrais mon temps, soyez tranquille et je me vengerai... si au moment où je le pouvais faire l’envie ne m’en était encore passée.
Soyez tranquille, l’envie ne me passera pas. J’ai désiré me venger d’Audiffret, je le désire encore et me vengerai quand l’occasion viendra.
« Chi lungo a tempo aspetta « Vede alfin la sua vendetta.
Je rentrai chez moi à onze heures, écrivis quelques lignes et puis tout à coup, perdant courage, je me mis à pleurer. Oh ! après tout je ne suis qu’une enfant ! Toutes ces peines sont trop lourdes pour moi toute seule ! Et je voulus aller réveiller ma tante.
Mais elle penserait que je pleure mon amour... et je ne pourrais pas souffrir cela. Dire que l’amour n’a aucune place ici serait justice. [deux lignes cancellées] J’en ai honte à présent. Un petit garçon, un souffre-douleur, doublé d’un mauvais sujet et recouvert d’un jésuite, un enfant, un Paul ! Et j’ai aimé cela ! Bah ! pourquoi pas ? Un homme aime bien une cocotte, une grisette, une canaille quelconque, une paysanne ; de grands hommes et de grands rois ont fait ainsi et ne sont pas déshonorés pour cela. J’ai déjà dit que j’étais comme un homme, j’avais des caprices. J’étais amoureuse d’Antonelli, il n’y a pas besoin d’y mettre un sentimentalisme qui n’existe pas. Il ne fallait pas le prendre au tragique. Si ce n’était cette damnée position de jeune fille, je ne m’en inquiéterais seulement pas. Un homme peut tout, d’après les absurdes lois de la société, mais une femme doit se ménager. Seulement c’est vexant en diable d’avoir été trompée.
J’allais devenir folle de rage et d’impuissance, d’impuissance car il n’y a pas moyen de changer ma position, j’allais devenir enragée tant mes nerfs étaient montés, et je me mis à chanter, cela calme.
Quanti ce n’è che s’entendomi cantare, Diran : Viva colei che a il cor contento. S’io canto, canto per non dir del male ! Faccio per revelar quel c’ho qui dentro, Faccio per revelar un’afflitta doglia, Sebbene io canto, di piangere ho voglia, Faccio per revelar l’afflitta pena, Sebbene io canto, di dolor son piena.
Combien il y en a qui m’écoutant chanter Diront : Vive celle qui a le cœur content ! Si je chante, je chante pour ne pas dire du mal, Je le fais pour révéler ce que je renferme dans mon cœur. Je le fais pour révéler une douleur qui m’afflige. Quoi que je chante, j’ai le désir de pleurer ; Je le fais pour révéler une peine qui me tourmente... Quoi que je chante, je suis accablée de douleur !
Je resterais là toute la nuit que je ne dirais pas tout ce que je veux dire et, si je parvenais à le dire, je ne dirais rien de nouveau, rien que je n’aie déjà dit.
Ah ! mon Dieu, je me sens bien coupable d’avoir été si violente ce soir et je n’ose presque pas vous prier d’être bon pour moi.
De me tirer de là ! Mille noms d’une... Oh ! oh !
Ce n’est donc pas une invention, cette tyrannie absolue des parents romains. On en parle dans ce livre qui est une étude de mœurs romaines. Ce livre ressemble tellement à mon histoire, en tant de points, que je le mange au lieu de le lire. Ce neveu de monsignor, se faisant libéral pour être espion de son oncle, Pietro n’est pas espion.. et qui sait ? Puis tous ces arrangements de famille, la domination incroyable des pères, des maris. La sévérité avec les enfants, les filles tenues comme en Orient, « D’ailleurs, dit le livre, le père avait un pouvoir, un pouvoir absolu sur son fils, sans son bon plaisir, Luigi ne possédait pas un sou dans ce monde. »
Puis on parle de Rome, de Rome si cancanière, où on s’occupe des moindres choses, des moindres affaires particulières qui forment les occupations et alimentent les conversations des salons.
Puis cette dévotion qui ne se voit qu’à Rome, que je croyais une invention, une chose impossible. Ces hommes qui disent chaque jour le rosaire en famille, ces comtesses qui baisent la main à leurs beaux-frères évêques ou cardinaux, dont dépendent leur fortune et leur position, qu’on regarde comme des dieux et qui commandent à toute la famille.
En vérité, en vérité, toutes les choses que j’ai vues et entendues à Rome me reviennent à l’esprit et j’ouvre de grands yeux en contemplant ce mélange bizarre de dévotion, de libertinage, de religion, de canaillerie, de soumission, de dépravation et de pruderie, de fierté hautaine et de lâche bassesse. En vérité Rome est une ville unique, bizarre, sauvage et raffinée.
Tout y est différent que chez les autres. On semble arriver sur une autre planète que la terre.
Et en vérité Rome qui a eu un commencement fabuleux, une prospérité fabuleuse, une décadence fabuleuse, doit être quelque chose de saisissant et d’à part, au moral et au physique. La ville de Dieu, la ville des prêtres, veux-je dire.
Depuis que le Roi y est, tout change et encore ce n’est que chez les libéraux, les Noirs sont toujours les mêmes. C’est pour cela que je ne comprenais rien à ce que me disait Antonelli et regardais toutes ses affaires comme des fables ou des choses tout à fait à part, tandis que ce n’était que comme partout à Rome.
Faut-il que je sois tombée sur cet habitant de la lune, de la vieille lune, de la vieille Rome, c’est-à-dire un neveu de cardinal, et du cardinal Antonelli encore !
Bah ! C’est curieux pour moi qui aime l’extraordinaire. C’est original. Non, c’est tout de même.... étrange, Rome et les Romains.
Et puis cette comtesse-mère, dans le roman est copiée sur Camilla Folchi, comtesse Antonelli, esclave du mari, protégeant ses fils qui osent la regarder comme leur mère tandis qu’ils regardent le père comme un maître tout-puissant et terrible.
Il fallait lire ce livre avant d’aller à Rome.
Je croyais qu’Antonelli inventait tout ce qu’il me disait, et cette crainte du Père, je la croyais une invention pour me tromper. Je ne comprenais rien de tout cela, je comprends à peine à présent et je m’étonne.
Oui, c’est tout autrement que chez les autres hommes.
Quand je vous dis que ça étonne : bon ! encore cet affreux jeu de mots.
Au lieu de m’étonner, je ferais mieux de raconter ce que je sais de Rome et des Romains, cela étonnerait bien plus que mes étonnements et mes exclamations.
Vous savez quand Antonelli, il y a six ans de cela, était mourant, sa mère lui faisait manger des bandes de papier sur lesquelles était ce mot répété sans fin : Maria, Maria etc. etc. C’était pour que la Vierge le guérît. C’est peut-être pour cela qu’il a été amoureux d’une Marie... très terrestre d’ailleurs. On lui faisait en outre boire de l’eau bénite au lieu de médecine. Mais ça ce n’est rien encore. Peu à peu je me souviendrai de tout, d’ailleurs qu’on se souvienne de tout et on y trouvera bien des choses curieuses.
Le cardinal, par exemple, n’est pas fou, lui, et quand on lui a dit que son neveu se corrigeait dans un couvent, il a ri en disant que c’était folie, qu’un homme de vingt-trois ans ne devient pas sage au bout de huit jours de cloître, et que s’il semble converti c’est qu’il a besoin d’argent.
Comment supposer que j’aime Pietro ? Peut-on aimer quand on ne respecte pas ? Je suis amoureuse d’un gentil garçon amoureux et... neveu du cardinal. Voilà tout.