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Mardi 6 juin 1876
J’ai lu la journée d’hier, la dernière page. On ne me comprendra pas, c’est que j’écrivais à fur et à mesure que je souffrais et entre chaque mot il y a trois mots de douleur et de larmes.Il fait une chaleur insupportable.
Le sultan Abdul Aziz s’est tué ou a été tué. Je sais bien, on le craignait, Mourad V commence mal, d’ailleurs non, puisque cette mort du souverain déposé peut être utile au repos de l’État, Mourad a raison.
Mais au diable !
Je souffre horriblement et la chaleur me permet de pousser des soupirs et des plaintes sans fin. Je suis comme le lendemain du soir où j’ai été insultée par Antonelli, à chaque instant je m’oublie, et chaque instant je me souviens et alors je me sens sans haleine et sans force, et mes poings se crispent et je rage. Vers deux heures j’étais assez montée pour me mettre en colère et pour ne plus soupirer que de... mépris.
« Tombe sur moi le ciel « Pourvu que je me venge ! « Si je verse des pleurs ce sont des pleurs de rage ...Je ne sais où j’ai lu cela. Non, je ne songe pas à me venger. Mais quand je pourrai je me vengerai. Eh bien non ! A quoi sert ? J’étais en colère et je méprisais le jour. Le soir vient et je retombe dans mon état de misère et de tristesse. Ces pensées sont indignes, on ne doit se souvenir des injures que lorsqu’on est en mesure de se venger. Y penser c’est accorder trop d’importance à des gens indignes, c’est s’abaisser.
Aussi n’est-ce pas aux gens que je pense, je pense à ma misérable position à tout ce qu’elle m’a fait souffrir et à tout ce qu’elle peut me faire souffrir encore. Car tous les maux viennent de là. Si les Antonelli avaient soulevé la question de religion cela ne ferait que m’amuser et je crois bien que s’ils me priaient de prendre Pietro, je ne le prendrais pas et vous savez bien pourquoi. Mais c’est cette honte ! Cette idée qu’on leur a dit des indignités et que moi je suis victime des scandales de Georges, et de la coupable insouciance de ma mère !
Car tout le monde a parlé de ce mariage, et bien certainement on ne dira pas que le refus vient de moi. D’ailleurs ils auront raison, n’ai-je pas consenti ?... Pour traîner, pour le garder dans tous les cas... je ne m’en repens pas. J’ai bien fait et si ça a mal tourné ce n’est pas de ma faute. Pouvais-je prévoir que cette malédiction qui pèse sur moi me poursuivrait jusque-là ? Oh ! voilà l’horreur de la situation !
— Qui est-elle ? - Une Russe, Mlle Bashkirtseff. - On ne les voit pas dans le monde ? - Ils ne sont nulle part, je crois qu’ils ne sont pas reçus. - Qui les connaît ? - Personne. - Que sont-ils ? - Je ne sais pas, ils ont des procès en Russie, ils sont sous jugement, c’est toute une histoire, etc., etc.. Et on ne manque pas d’ajouter toutes les choses que je ne puis même imaginer. On ne nous connaît pas, on entend par-ci, par-là, on parle, on augmente, on invente. Ah ! Seigneur Dieu ! Et ne rien pouvoir !
Le général a été ici jusqu’à onze heures et je suis allée m’asseoir avec tout le monde au jardin pour prendre de l’air, mais il n’y en a pas. Il fait beau à en mourir mais l’air est trop sec pour mes poumons desséchés. Mon pied enflé ne me permet pas de marcher sans cela je sortirais le matin. C’est mauvais pour la santé de ne jamais sortir et de rester à s’alourdir et à s’abrutir comme moi.
Maman s’est mise en colère aujourd’hui à cause des Sapogenikoff, elles ont déjà écrit deux fois à Collignon. Je ne me fâche pas, seulement je trouve que c’est sale. Sans parler des obligations morales, on leur a rendu des obligations physiques, Walitsky s’est mis en quatre pour leur procurer de l’argent, ma tante a plusieurs fois signé pour Nina, ma tante s’est dévouée, passant comme un chien toutes les journées et une partie des nuits chez Nina, lors du malheur de Yourkoff. Je n’ai jamais parlé de cela, je trouvais cela si naturel, mais je le dis ici pour démontrer combien ce sont des animaux ingrats.
Ah ! quoiqu’on dise, les moujiks, et les marchands surtout, resteront toujours ainsi. Rien de plus méprisable que cette race moyenne. On trouve de grands cœurs chez les paysans, mais jamais chez ces sales êtres ennoblis par l’argent. J’étais bien forcée de me jeter dans cette société, se tenir à l’écart aurait mieux valu, mais c’était s’ôter l’unique occasion d’échanger quelques paroles avec les êtres vivants. Entendons-nous bien, je ne me plains pas d’eux, je raconte ce qui est, voilà tout. Je méprise profondément tout le monde, donc je ne puis me plaindre, ni me fâcher contre personne. L’ingratitude est une vertu si commune ! Vrai, je suis fâchée d’avoir tant dit, on me fera peut-être l’injure de penser que les bassesses de ces petites gens m’atteignent.
Ma plume est fatiguée, j’ai sommeil. Il est absurde de ne pas remédier à mon état, surtout connaissant le remède. Partir. Changer d’air et de visages. Comme j’ai fait cet hiver. Au bout de trois semaines je ne pensais plus aux affronts de Nice. Au fait, j’y pense. J’ai fait une affaire d’État d’Audiffret. Cela prouve seulement que j’étais amoureuse sans cela je n’aurais jamais accordé tant d’importance à une impolitesse de ce genre. Témoin Saetone. J’ai simplement dédaigné d’en parler et de le regarder. Mais Audiffret me plaisait, je n’ai donc pas à me blâmer pour l’exagération de faits et de mes sentiments divers
Note des éditeurs
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dans la marge · Annotation de Marie
Voilà que je m’amuse d’aimer tout le monde
J’ai dit tout ce que je sens, mais comme je pense chaque jour à la même chose il me semble toujours que je n’ai pas tout dit, qu’on n’a pas bien compris et je veux répéter encore. Dans les romans on dit les choses une fois et cela suffit et, ici, il me semble chaque jour que je n’ai pas bien expliqué. Ce n’est qu’une idée sans doute.