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Samedi, 27 mai 1876
Mme [de] Wykerslooth a été chez nous pendant que je travaillais au portrait.
Mais ce matin j’ai écrit à Potechine le priant de mettre à la poste quatre lettres, par lesquelles je donne rendez-vous à l’exposition du tableau de Semiradovski, à Torlonia, Zucchini, Belmonte et Antonelli, mardi de deux à trois heures. Tout cela de la part de femmes qu’on a aimées ou qui aiment ; celle de Torlonia parle d’un fils, celle de Zucchini d’un nœud bleu, celle de Belmonte d’une explication sanglante et celle d’Antonelli d’un amour mal éteint. Ils vont se rencontrer tous là. Potechine est chargé de me dire le résultat.
Ma tante m’ayant décidée de sortir, je m’habillais et passais par le jardin pour monter en voiture lorsqu’on annonça le comte de Laurenti-Roubandi. Je prévins maman et on alla au salon puis au fumoir qui est un amour de chambre et notre chambre favorite.
Mme di Clavesana « a été charmée », nous avons eu tant de bonté pour elle, etc. etc.
Ce monsieur est resté italien malgré l’annexion, comme la plupart de la noblesse, dit-il. Il est resté fort longtemps et nous sommes sortis en même temps.
On me promena par la promenade et la ville et je vis Galula, Gautier et cinq ou six autres que je ne connais que de nom et de vue.
Maman et ma tante rient de ce que j’ai dit de Laurenti dans ma lettre de Rome, et me conseillent de l’aimer pour me distraire. Je veux bien être coquette avec lui mais pas autre chose.
Le soir on m’emmène au théâtre français, on chante La Traviata en français. Nous avons une loge que Barnola nous a laissée en partant, une petite loge de rez-de-chaussée, en face de la scène, profonde, sombre, avec deux glaces en face l’une de l’autre, un bon fauteuil, des rideaux, des paravents.
Bien que coiffée et habillée olympiquement, je me place derrière mes mères et m’amuse à admirer la pureté de ma nuque et de mon cou.
L’opéra est mal chanté mais je l’écoute un peu grâce à un tendre souvenir de Larderel.
— C’est Pietro qui est poitrinaire, dis-je.
— Comment ! s’écria maman.
— Oui, il crache le sang et se prend souvent la poitrine.
— Oh ! alors, il faut le chasser, il te donnerait sa maladie. Il faut lui conseiller d’épouser la Belotti, celle-là est assez forte pour le guérir, quant à toi !
Je ne répondis rien car en ce moment je me souvenais de cette figure pâle et exaltée et de ces yeux ardents qui me regardaient avec tant de bonheur et d’amour, la nuit avant mon départ. Je m’en souvenais et je le plaignais doucement. Pourquoi éprouve-t-on un si singulier plaisir à plaindre un être sympathique ? Ce sentiment de pitié remplace presque l’amour, il est même plus doux, plus chrétien. Ce n’est pas le duc que je plaindrais. Oh non, il arrive sur moi comme un ouragan, m’abasourdit, me trouble, me rend folle par son air de superbe condescendance, il me laisse prosternée devant son souvenir.
Note des éditeurs
[annotation]
dans la marge · Annotation de Marie
S’il est permis de s’exprimer ainsi ! Je ne l’ai jamais vu que cinq ou six fois dans la rue, il y avait à cette époque deux ou trois ans que je l’avais vu. C’est incroyable.
Pendant ce temps Galula et C’^c^ s’agitent dans le parterre, Laurenti aussi, vient et puis vient chez nous. L’année dernière, quand venait Audiffret, il se contentait de lorgner de loin, lui et Danis. Ah ! avez-vous oublié comment Danis m’a regardée au commencement de l’hiver avant-dernier à mon retour de Spa ? Non, certes et moi qui le prenais pour le comte de Constantin, j’étais intéressée et je posais.
Je me savais charmante ainsi dans l’ombre et j’ai fait autant de coquetterie naïve qu’il en fallait. Et pourquoi ? Parce que je ne peux pas vivre sans cela.
Pour sortir je mets un bédouin, un vrai de Tunis, tissé comme la toile que font les bonnes femmes, avec un entre-deux de soie tricoté à jour, on passe la tête par une ouverture et le bédouin se trouve retenu par une espèce de barrette sur la poitrine, au fait il est entier, on ne fait que passer la tête dedans. Puis on met le capuchon sur la tête, un capuchon large et tout uni, ni froncé ni cousu, qui m’encadre la figure et laisse voir le cou dans une ombre blanche et douce.
Ceci me va comme rien au monde, aussi je l’ai acheté pour cela ; un jour que j’essayais des manteaux et des choses orientales au magasin, je fus frappée de la grâce de ce bédouin et je l’achetai.
Je comptais me montrer ainsi au clair de lune au Colisée, pas pour Antonelli, celui-là m’aime déjà assez, mais pour quelqu’un d’autre et je ne puis me montrer qu’à Nice, mais ne pleurons pas car, comme maman sortait du théâtre au bras de Laurenti et je les précédais, un monsieur s’arrêta court et saisissant le docteur Giraud par le bras lui parla bas tout en ne me quittant pas des yeux.
Galula s’approche pour nous demander où nous étions. En effet cette loge cache bien.
Chocolat nous fait avancer la voiture. Chocolat a une nouvelle livrée couleur chocolat, très bien faite, de sorte que Chocolat est tout chocolat et très chic avec ses boutons d’or et son épaulette noire.
Lola m’écrit, me demande des nouvelles de mes conquêtes, me prie d’être bonne pour Bruschetti. Elle n’en est qu’à Bruschetti, et qu’à mon caprice pour Antonelli que je croyais très indifférent. Elle a vu Miloradovitch qui est très joli garçon et qui s’interroge beaucoup à mon arrivée, ainsi que tous les autres de Poltava ; elle me conseille de bien penser avant de me décider, -sans doute, dit-elle, Antonelli est charmant, mais songe aux sept millions de Miloradovitch.
Parbleu, si j’y songe !
Ma tante dit que j’ai tort de ne pas dire oui ou non à Antonelli, cela ne mène à rien, dit-elle, et cela éloigne les autres. Ce dernier est vrai, le premier non, car cela mène toujours à quelque chose.
— Si je le refuse, m’en donnerez-vous un autre ? demandai-je à ma tante.
Savez-vous de quoi j’ai envie en ce moment ? D’embrasser Antonelli. Depuis ce matin déjà.
Note des éditeurs
[annotation]
dans la marge · Annotation de Marie, 1882
1882\. C’est répugnant.
Avant de le refuser il faut bien penser. Mais je sais qu’il n’est pas riche autant qu’il me faut, je ne puis donc l’accepter. Il me faut la richesse, il me faut être un personnage, faire du chic, de la magnificence. C’est ce « il me faut tout cela » qui me rend soucieuse. Où le trouverai-je ? Ah ! si je pouvais aimer Antonelli autant que Hamilton ! Tout serait dit, je n’aurais plus à me tourmenter, je me contenterais du nom et de la position. Oui... mais, pensez, je serais comtesse Antonelli, nièce du grand cardinal (je souris de plaisir), mais à chaque instant je serais éclipsée par des princesses italiennes et des étrangères riches à millions avec leurs bijoux fabuleux et leurs palais si magnifiques.
Voilà ce qui m’arrête. Miloradovitch est assez riche pour briller partout, trois cent mille francs de rente au moins. En les dépensant bien on fait autant que des gens qui ont trois millions de rente et qui ne les dépensent pas ou les dépensent mal. Ah ! pourquoi ne puis-je tomber sur un de ces Anglais à millions, puisqu’ils existent ! Puisque je plais à tant de personnes, pourquoi pas à un de ceux-là ! ! ! Le premier qui me conviendra, je le prends, je voudrais bien attendre un tout à fait comme je veux, mais ce n’est pas sûr, cela peut ne pas venir et alors, je mourrais de rage, me faisant de sanglants reproches sur ma stupidité absurde ; j’ai abandonné des gens qui me convenaient et je n’ai rien ! voilà ce que je me dirais. Le démon me pousse à attendre et me dit que ce ne sera pas en vain. Le démon me tente pour me punir et me martyriser ensuite.
Je demande pourquoi je ne tombe pas sur un de ces bienheureux privilégiés ! Pourquoi ! Parce que je n’en vois pas et parce qu’ils ne me voient pas. Voilà. Mais ce qui est le plus vexant, c’est qu’ils ne peuvent me rencontrer à moins d’un hasard, d’une aventure comme dans les contes de fées.
Ah ! que ne puis-je aller dans le beau, dans le grand monde !
S’il n’était question que d’attendre, j’attendrais, j’ai le temps, cinq ans encore. Mais si j’attends en vain ? !
Ah ! duc de Hamilton, ô rage !
Pardon mon Dieu, pardon et pitié !
Ce qui est le plus vexant c’est de savoir que je pourrais arriver où je veux si j’étais du monde !