Journal de Marie Bashkirtseff

A midi ma tante est entrée chez moi me dire qu'il y avait à la porte de l'hôtel un vieux monsieur ressemblant à Visconti que je lui avait décrit, et comme je l'ai fait prévenir hier, elle ne doutait pas que ce fût lui. En effet j'eus à peine le temps de sauter à bas du lit, et de me mouiller le bout du nez, qu'on annonça le baron Visconti. Au bout de deux minutes j'entrais au salon, présentais ma tante et racontais notre rencontre à Gênes et mon retour inattendu.
Je tiens beaucoup à Visconti d'abord parce que c'est un personnage remarquable, savant et célèbre et tout-puissant au temps du pape ; et ensuite parce que c'est un homme du monde, d'esprit et de tout.
— Vous savez, Madame, dit-il à ma tante en parlant de moi, nous avons l'intention d'en faire l'acquisition pour Rome.
Puis à moi :
— Vous avez vu quelques-uns de vos amis ?
— Vous savez, baron, qu'ils sont peu nombreux à Rome.
— Justement, et c'est pour cela que vous devriez les voir.
— Oui, j'en ai vu quelques-uns, dis-je, et je me bornai là.
Peut-on ne pas croire aux rêves. Hier j'ai rêvé que ma chemise était sale et sentait mauvais et que je courais partout, en chemise et toute confuse. Ce qui veut dire, non pas selon la clef des songes, mais d'après mes propres remarques : honte, insulte, mépris. Or vous savez que le rêve a dit vrai. Quant à celui de cette nuit, il a été seulement drôle. Je n'ai pas pu dire hier que nous, moi et Antonelli, que nous avons expédié hier soir, devant tout le monde mais ne la lisant à personne, la dépêche suivante :
Comte Alexandre de Larderei, Florence.
Envoyez votre photographie par premier courrier, elle est demandée par la Dame Blanche.
Pierre Antonelli.
Et j'ai rêvé que Larderei était venu lui-même me prier de le laisser tranquille et que sa traviata me faisait une scène. Puis que nous courions dans un jardin, qu'Antonelli était là.
J'avais à dire avant-hier ?... Ah ! oui, figurez-vous que, depuis avant-hier, j'ai une manie pour les prêtres. Il y a deux ans c'étaient les chiens, l'année passée les plantes, à présent les prêtres. Oh ! mais une vraie rage. Je veux être catholique pour me confesser longuement, entièrement, pour parler avec un homme d'esprit, de malice et d'hypocrisie. Depuis longtemps déjà je sens ce besoin, j'ai des doutes, je veux être consolée et rassurée.
A propos de prêtres ! Il y a de cela deux jours la comtesse Antonelli a dîné à la villa Mattei, un dîner de monseigneurs et de prêtres. Il se trouvait là un monseigneur qui a parlé de moi, qui sait mon nom, me connaît de vue, et a dit que j'étais une personne bonne, pieuse, religieuse, que j'avais des idées cléricales, que j'allais chez le Saint-Père et voyais souvent Visconti.
— Vous comprenez, me dit Antonelli, ma mère, elle était si contente d'entendre ça.
— Je voudrais bien savoir quel est le monseigneur qui s'occupe tant de moi, dis-je en riant et ce fut tout.
Depuis trois jours, j'ai une nouvelle idée, c'est que je vais mourir. Je tousse et me plains. Avant hier je me suis assise au salon, il était deux heures ma tante me pressait d'aller dormir, et je ne bougeais pas disant que ce n'était pas la peine et que j'allais mourir.
— D'ailleurs, ajoutai-je, c'est ce qui me reste de mieux à faire. Je ne peux plus vivre ainsi, et si vous ne me menez pas dans le monde, dans six mois je serai morte.
— Oh ! s'écria ma tante, de la manière dont tu y vas, je n'en doute pas, tu mourras !
— Eh tant mieux pour vous, vous aurez moins de dépenses, il ne faudra plus payer tant à Laferrière.
Et prise d'un accès de toux je me renversai sur le canapé au grand effroi de ma tante qui sortit en courant pour faire croire qu'elle était fâchée.
Non, écoutez, je commence seulement à présent à me rendre compte d'hier.
Ma tante qui ne sait rien et qui ne soupçonne rien me parle en riant de Pietruccio*, comme d'une victime à moi. Et à chaque instant la scène d'hier se jette dans mon cœur, pour ainsi dire, et après chaque fois je prends deux minutes pour me remettre tant bien que mal et encore !
Je voudrais seulement savoir si je me suis tellement laissée aller parce que j'aime cet homme, ou bien si chaque imbécile en me parlant d'amour peut en obtenir tout autant de moi.
C'est ce dernier qui est le plus vraisemblable.
Suis-je sage ou folle, prude ou libertine, bête ou spirituelle ? Je n'en sais rien moi-même.
Je me demande si j'aime cet être profondément dépravé, perverti, perdu.
Je suis en contemplation, une contemplation pleine de terreur et d'étonnement, devant cet homme qui ne croit en rien, qui n'a rien de sacré, qui n'a aucun principe, bon ou mauvais ; et qui est avec tous ses vices, avec son esprit si perverti et si contourné, si profondément misérable et malheureux. Car il est l'un et l'autre, il fallait l'entendre parler hier, vous en auriez eu pitié. Ce n'est pas que je fusse aveuglée, non, car je ne l'aime pas. Ce n'est pas non plus qu'il eût menti, encore non, car je le crois sincèrement incapable de rien dissimuler. Et c'est son tort, il n'y a pas telle chose qu'il ne vienne me raconter, grande ou petite.
J'ai pitié de lui...
Oh ! mais hier ! Pourquoi a-t-il si mal agi !
J'en suis encore toute tremblante à l'intérieur et je deviens folle à la seule idée de ce qui aurait pu arriver si je n'avais pas lu les plus mauvais romans de Dumas.
Oh ! mais, oh ! mais j'écris et mes mains tremblent. Je suis blessée et si douloureusement surprise, que je ne me comprends plus.
C'est bien avec moi qu'on [a] été aussi impertinent ! Avec moi, moi, mon flacon de fierté concentrée ! Moi, que maman et ma tante regardent comme un ange d'esprit et de fermeté et un diable de rigidité et de fierté !
Mon Dieu si je pouvais pleurer ! N'est-ce pas une misérable vie que la mienne ! N'est-ce pas qu'il vaut mieux mourir ! Voyez où j'en suis arrivée.
Comme je m'aime ! Je ne m'attendris autant à rien comme à mon propre malheur. Le mot est mal choisi, il n'y a pas encore de malheur... Ah ! miséricorde ! Dieu, faites que j'oublie, car j'ai déjà pardonné.
Ma poitrine est oppressée, ma voix éteinte, ma figure morte. C'est bien heureux que ce soit ma tante et non Collignon.
Ne suis-je pas idiote ?
Collignon verrait de suite qu'il y a quelque chose, et avec ma tante je fais passer mon abattement pour une suite de mes lamentations sur notre vie.
Ah ! Mais ! Dieu, Dieu, Dieu, faites que j'oublie ! C'était sale, c'était honteux, c'était dégoûtant ! D'un côté je suis contente car cela me donne raison de mépriser tout le monde.
Ah ! mais, à chaque instant ce souvenir affreux s'enfonce comme une pointe d'acier dans mon cœur. Horreur ! Horreur ! Horreur !
Je vais brûler la tunique de la robe.
Comment aimer un pareil homme ! Homme ! je suis bien bonne de le nommer ainsi. Oh ! voyez donc un homme ! Non en vérité, ce serait dégradant pour le genre humain, tout sale qu'il soit.
Il ne comprend rien de ce que je dis ! On a le vertige vraiment à voir cet abîme sans fond de dépravation. Et il dit que c'est très bien, que c'est très naturel et que c'est toujours comme cela, quand je lui dis que je n'ai jamais embrassé personne et que c'est honteux de le faire.
— Dans le monde, dit-il, ça se fait tous les jours et chaque jour avec une personne différente.
A tant d'audace et tant d'impertinence naturelle on ne trouve rien à répondre. Je l'aurais bien mis à la porte, mais il ne comprendrait pas pourquoi. Comme un jeune chien qu'on bat et jette dehors parce qu'il s'est mal conduit, ne comprend pas pourquoi on le bat, car il croit avoir agi naturellement. Il ne comprend pas ! C'est sur ces paroles énervantes que je viens à chaque instant me cogner le front.
Oh ! Oh ! Oh ! Mon cœur en tremble encore, et je ne peux pas pleurer !
A trois heures nous allons à la galerie de Saint-Luc, puis à la via di Ripetta à l'exposition du tableau de Semiradowski que j'ai déjà une fois vu dans son atelier. Une immense toile représentant une exécution de chrétiens devant Néron.
Là nous trouvons Doria, il ne me fait plus peur. Ensuite nous allons hors de la Porta Pia, il fait très chaud, l'air est lourd.
Ma tante me fait rentrer et changer de chapeau et nous allons au Corso où j'achète un grand chapelet noir pour grand-papa et un blanc pour moi, puis au Pincio, c'est jeudi et par conséquent foule. Je regardais tout ce monde et à chaque instant mes poings se crispaient au souvenir d'hier. J'ai payé vingt-huit francs pour ces chapelets mais je ne les regrette pas, ils sont très solides.
Nous étions arrêtés à la musique et en train de causer avec Simonetti quand Antonelli que nous avions déjà vu sur le Corso, arriva avec Saint-Joseph. Cet aimable jeune homme a été à l'hôtel de la Ville à son retour de Naples et nous étions déjà partis. Je suis simple et polie avec Antonelli et il cherche mes yeux avec obstination mais je l'évite.
— Vous savez, nous partons demain, dis-je à Antonelli, comme il saluait pour s'en aller.
— Alors, je viendrai ce soir ? demanda-t-il. J'inclinai légèrement la tête tout en disant à Saint-Joseph que je ne manquerais pas de transmettre ses compliments et ses salutations à Nice.
Puis il commence à pleuvoir et on va au Corso.
— Je vais inviter le Moine* à dîner, dit ma tante, tu feras arrêter.
— Je n'en ferai rien, Madame, faites vous-même.
En ce moment nous passions le Club et le Moine* sous le portique et je ne bougeai pas, au second tour malgré les instances de ma tante qui le regarde comme une victime, ce fut la même chose.
Et au troisième tour quand elle voulut l'appeler il n'y était plus. Heureusement.
J'ai acheté La Traviata et je la chante toujours.
Je me suis mise à table en me disant que j'avais rêvé. Et si je n'avais rien écrit hier je serais persuadée que ça a été un cauchemar.
Je ne puis rien dire à ma tante, à personne, je ne veux pas d'éclat, d'ailleurs je n'aurai jamais l'audace d'avouer une pareille honte.
Il m'a dit que l'année prochaine il irait dans le monde en débutant par un duel, ou bien dans un couvent puis :
— La princesse Marguerite est une adoration pour moi, a-t-il dit avant-hier.
Eh bien, qu 'est-ce que ça signifie ! Où était ma dignité ? Étais-je folle ? Étais-je moi ? Ce monsieur s'est permis un geste ignoble, je comprenais bien que c'était honteux et ignoble et je lui ai parlé après : Est-ce possible ?