Journal de Marie Bashkirtseff

J'avais beaucoup à dire d'hier encore, mais tout s'efface devant ce soir. J'en suis encore saisie et tremblante.
Jusqu'à onze heures nous avons eu Papparigopoulo et Simonetti, eux partis, Potechine resta pour que Pietro* reste encore. Aussitôt sans avoir l'air de rien nous sommes sortis dans l'antichambre et de là sur le palier qui est un véritable petit salon ovale. Rapporter cette conversation est chose impossible. Il m'a pris dix fois dans ses bras, par force. Enfin je lui expliquai tous mes scrupules, tous mes doutes, tout.
Quant à ce que je dis du baiser il s'en moqua tout haut. Mais il continua à dire qu'il m'aimait, alors je l'assurai que c'était inutile car mes parents ne consentiraient jamais.
— Ils auraient raison, dit-il, rêveur, je ne suis bon à faire le bonheur de personne. Je l'ai dit à ma mère, j'ai parlé de vous, j'ai dit : elle est si religieuse et bonne et moi je ne crois en rien et je ne suis qu'un misérable ! Tenez, je suis resté dix-sept jours au couvent, j'ai prié, j'ai médité et je ne crois pas en Dieu ! Et la religion n'existe pas pour moi, je ne crois en rien !
Je le regardais avec de grands yeux effrayés.
— Il faut croire, dis-je en lui passant les mains sur les épaules, il faut se corriger, il faut être bon.
— C'est impossible, et tel que je suis personne ne peut m'aimer, n'est-ce pas ?
— Hum !
— Je suis bien malheureux, vous ne vous ferez jamais une idée de ma position, en apparence je suis bien avec les miens, mais ce n'est qu'en apparence et je les déteste tous ! Mon père, mes frères, ma mère même ! Je suis malheureux et qu'on me demande pourquoi, je ne le sais pas. Ô les prêtres, s'écria-t-il en serrant le poing et les dents et en levant vers le ciel une figure hideuse de haine, les prêtres ! Si vous saviez ce que c'est ! ! Il fut cinq minutes à se calmer.
Je vous aime pourtant, reprit-il, et vous seule, quand je suis avec vous je suis heureux, si je pouvais rester plusieurs jours auprès de vous j'aimerais la vie... Mais non, je suis las de tout, je ne veux rien, je me retirerai dans ce couvent et je passerai là ma vie.
— C'est ce que vous avez de mieux à faire. Mais savez-vous que je n'ai jamais vu tant d'impertinence ?
— Comment ?
— Comment ? Vous me parlez d'amour, vous me demandez si je vous aime et vous dites que vous ne vous marierez jamais ! Attendez, la position est originale et exceptionnelle, je voulais me fâcher, je ris, après je pleurerais peut-être d'humiliation, mais pour le moment ça m'amuse ! Voyez, nous ne pouvons pas nous entendre, vous regardez comme un rien ce que je regarde comme un grave événement. C'est difficile à dire, mais puisque j'y suis...
— Eh bien ?
— C'est difficile... écoutez, je vais vous apprendre ce que vous ignorez. Les lèvres d'une jeune fille sont une chose sacrée, je vous ai embrassé sur la bouche !
— Quand?
— Je vous ai dit que je vous aimais !
— Quand ? !
— Vous savez bien.
— Oui, le soir par hasard en passant, après deux heures de discussion.
— Peu importe.
— C'est vrai ! Je vous aime, je vous aime tant !
— Une preuve I
— Dites.
— Venez à Nice.
— Vous me mettez hors de moi en me disant cela ! Vous savez bien que je ne peux pas !
— Pourquoi ?
— Parce que mon père ne veut pas me donner de l'argent, parce que mon père ne veut pas que j'aille à Nice.
— Je comprends bien, mais si vous lui dites pourquoi vous allez...
— Il ne voudra pas.
— Vous ne lui avez pas parlé.
— Non, mais j'ai parlé à ma mère, mais elle ne me croit pas, on est si habitué à ma mauvaise conduite qu'on ne me croit plus !
— Il faut vous corriger, il faut venir à Nice.
Ça paraît impossible. J'étais bête et enfant. Et surtout, surtout abrutie par ces histoires d'aller dans le monde.
— Mais puisque je serai refusé comme vous dites...
— Je n'ai pas dit, refusé par moi.
— Ce serait trop, dit-il en me regardant tout près, ce serait un rêve.
— Mais un beau rêve n'est-ce pas ?
— Oh oui !
— Alors vous demanderez à votre père...
— Il ne veut pas.
— Il me connaît ?
— Oui, il ne veut pas que je me marie.
— Sait-il ?
— Non, je dis qu'il faut pour ces choses faire parler par le confesseur, vous ne savez pas tout cela...
— Eh bien faites.
— Vous me le dites ?
— Oui. Vous comprenez, je ne tiens pas à vous mais je veux donner cette petite satisfaction à mon orgueil blessé.
— Voilà comme vous êtes !
— Mon Dieu oui.
— Je vous ai dit encore au Campidoglio comment je suis, j'ai parlé sérieusement. Je suis un malheureux et un maudit dans ce monde.
— Je vous plains, vraiment.
— Merci.
— Vous n'avez rien à vous ?
— Rien.
— Mais vous aurez un jour quelque chose ?
— Oui, à la mort de mon père j'aurai quelque chose comme douze mille francs par an.
— Mais ce n'est rien cela !
— Eh je sais bien.
— Votre père n'est donc pas riche ?
— Il a soixante-dix mille francs peut-être par an.
— Comme je vous plains, Monsieur, savez-vous que, moi, j'aurai cinquante mille francs par an et que je m'estime pauvre ! Vous avez raison je ne vous prendrai pas, vous êtes trop pauvre. C'est dommage.
— Je sais bien que je suis un malheureux et que... écoutez, si jamais je fais la bêtise de me marier, ce sera avec une personne plus pauvre que moi.
— Voyez les deux belles misères ensemble ! m'écriai-je, puis, plus doucement, j'ai sans doute tort d'avoir ce caprice pour vous, mais je l'ai. Je vous corrigerai et je vous ferai aimer la vie, voulez-vous.
— Je suis un trop grand malheureux pour avoir du bonheur dans ce monde.
— Quelle idée. Mais je vous assure, Monsieur, que cette conversation est bizarre. Je la rapporterai dans mon journal.
— Eh que direz-vous de moi ?
— Je dirai que vous êtes ou bien, le plus indigne scélérat de la terre, ou bien un malheureux !
— Dites malheureux !
— Oui, pour flatter mon amour-propre. Vous croyez donc que tout cela n'est rien. Je vous dis que je vous aime, je me laisse prendre la taille, baiser les mains, presser le pied et vous croyez que c'est très simple, très naturel ! !
— Mais oui.
— Ah ! Monsieur 1
Il est impossible de suivre même un peu ces centaines de phrases inutiles et extraordinaires. Je dirai seulement qu'il m'a répété encore qu'il m'aimait et qu'il était malheureux, d'une voix si douce et avec des yeux si suppliants, que je m'approchai moi-même et que nous avons parlé comme de bons amis pendant assez longtemps, d'une multitude de choses. Et je l'assurais qu'il y avait un Dieu dans le ciel et un bonheur sur la terre, et je voulais qu'il crût en Dieu et le vît à travers mes yeux et qu'il le priât par ma voix.
— Alors, dis-je en m'éloignant, c'est fini, adieu. J'ai eu tort de laisser aller les choses, j'aurais dû voir ce que vous êtes.
— Je vous aime !
— Vous m'aimez et vous... Ah ! tenez, une fois seule je pleurerais de rage et d'humiliation mais en ce moment je puis parler de tout cela et même en rire.
— Je vous aime et je ne veux pas vous rendre malheureuse, avec moi vous n'auriez pas de bonheur et de paix.
— Vous ne me comprenez pas, Monsieur. Je vous refuse d'avance.
— Si, si, et je vous dis que je suis malheureux !
— Et je vous crois, dis-je en prenant ses deux mains, et je vous plains.
— C'est déjà beaucoup pour moi et je vous remercie.
— Alors, adieu. Je pars, je me marierai en Russie et je viendrai vous voir dans votre couvent.
— Oui et alors je vous ferai la cour.
— Voyez comme vous êtes ! et tenez, loin de vous chasser je vous appelle, j'ai un faible pour vous et je l'avoue à ma honte.
— C'est impossible !
— Mais si.
— Vous m'aimez ?
— Eh sans doute.
— Vous m'aimez ? répéta-t-il encore en m'attirant vers lui et en parlant si près que ses lèvres en bougeant pour prononcer ces paroles effleuraient ma joue... droite !
— Et vous ?
— Oui 1
— Ah ! fis-je, moitié riant, moitié pleurant, et je pars et dans deux jours vous n'y penserez plus !
— Eh bien c'est vrai ! Quand je vous vois je vous aime comme un fou et quand je ne vous vois pas j'oublie !
— C'est que vous n'aimez pas.
— J'aime !
— Ce n'est pas le vrai amour.
— C'est le plus grand de ma vie ! Vous m'aimez ?
— Mais oui !
Chose étrange je n'avais ni peur ni honte.
— Je ne vous aime pas, dis-je, cela ne vaut pas la peine !
— Vous ne m'aimerez jamais ?
— Oui, quand vous serez libre.
— Quand je serai mort.
— Je ne peux pas à présent, car je vous plains et vous méprise. On vous dirait de ne pas m'aimer que vous obéiriez !
— C'est vrai.
— C'est affreux !
— Je vous aime, dit-il pour la centième fois en me pressant dans ses bras, et je le laissai faire, toute ravie et hors de moi, m'appuyant sur sa poitrine, sans respirer et sans dire un mot, pendant que ses lèvres étaient collées sur ma joue.
Je ne sais pas combien cela a duré, longtemps je crois, mais jamais assez. Je le sentais tout tremblant et n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole pour ne pas rompre le charme. J'étais, vous dis-je extasiée et heureuse comme jamais quand cet homme, Jésus ! Ayez pitié de moi, m'attira plus près encore et je sentis sa main glisser le long de ma robe d'une telle façon que je reculai comme frappée de la foudre. Tout mon sang s'est retiré de ma figure, j'ai dû être bien pâle, car il parut effrayé.
Il ne fallait pas oublier que j'avais affaire à un Italien voire à un Romain et que les hommes de cette race ne reculent devant rien et leurs lèvres sont prêtes pour les baisers comme leur couteau pour les coups.
— Oh ! m'écriai-je au bout d'un instant seulement, me couvrant la figure des mains, abîmée de terreur, de honte, de rage, et reculant jusqu'à la fenêtre.
— J'ai aussi besoin de prendre de l'air, dit-il en s'approchant.
— Oh ! dis-je encore avec mes mains toujours sur la figure, Oh !
J'étais folle de honte et de chagrin.
— Eh bien, dit-il effrayé, ôtez vos mains de la figure. Comme vous êtes jolie, non, à présent vous êtes laide, vous êtes toute rouge, disait-il par saccades.
Je fis un geste pour l'éloigner sans me découvrir la figure.
— Eh bien, dit-il de plus en plus troublé, eh bien, qu'y a-t-il, pourquoi ne répondez-vous pas ? Oh ! je vous en supplie, un mot, Marie, Marie, répondez par pitié ! Ayez pitié de moi !
— Mon Dieu, murmurai-je en passant mes mains dans mes cheveux et en regardant par terre tout éperdue encore.
— Arrière ! m'écriai-je car il voulut me prendre la main, arrière, répétai-je en reculant et en le regardant avec dégoût, colère, douleur et étonnement.
— Pardonnez-moi ! Je suis fou, ce n'est pas ma faute, il y a des moments où on n'est pas soi-même. Je vous aime, c'est cet amour qui me rend fou ! Pardon, Pardon ! disait-il hors de lui.
— Non, dis-je doucement et pas encore revenue à moi, non, assez, et je me couvris de nouveau la figure de mes mains pendant quelques instants au bout duquel temps, il avait repris contenance et me demandait ce que j'avais, comme le soir du baiser sur la tête au Valle.
Je ne sais pas ce que je dis, et je rentrai au salon avec une figure calme en disant en russe que le moine m'avait fait des confidences très intéressantes, que je raconterais à Potechine et à ma tante demain. Puis je ris et parlai du Lion, du Tigre, du Sauvage et du Moine. C'est ainsi que je nomme Paul Antonelli, Torlonia, Dominique Antonelli et Pierre *.
Le surnom de Pierre est simple à comprendre, le moine Dominique est un tout petit homme, gras, extra-clérical, et grand chasseur comme Nemrod, et ne sortant jamais de sa campagne. Quant à Paul, il est le lion des salons noirs et, comme Torlonia est son ami, je ne pouvais pas autrement le nommer que le Tigre.
Potechine part et cinq minutes après Antonelli. A peine lui dis-je bonsoir, et m'élance par le petit escalier secret. Au bout d'une seconde il apparaissait sur l'escalier et j'entrouvrais la petite porte.
— Voilà, dis-je, toute tremblante me soutenant à cette porte.
Il s'approcha et me prit les mains.
— Je suis venue, dis-je en tremblant de plus en plus, pour vous dire adieu.
— Non, pas adieu !
— Si, si, Monsieur, adieu. Je vous ai aimé jusqu'à ce soir.
— C'est impossible !
— C'est ainsi, mais à présent, continuai-je en m'affaiblissant, à présent je vous méprise. Ah ! tant pis, je l'ai dit, je vous ai aimé. J'ai eu tort, je le sais.
— Mais commença-t-il.
— Adieu.
— Vous n'allez donc plus à Tivoli à cheval, demain.
— Non.
Je ne l'ai jamais aime, tout ça c'était des causes d'une imagination romanesque en quête de romans.
Ce sale petit pochard croyait peut-être que je pouvais faillir avec lui. Fi ! l'horreur.
— Et ce n'est pas la fatigue qui vous y fait renoncer.
— Non, la fatigue n'est qu'un prétexte. Je ne veux plus vous voir.
— Voulez-vous que je ne vienne plus ? demanda-t-il brusquement ?
— Oui, dis-je vivement, mais, affaiblie par cet effort, je m'appuyai au mur en murmurant, non. Je ne veux plus vous voir, continuai-je après un effort, il faut nous dire adieu, c'est pour cela que je suis ici.
— Mais non, s'écria-t-il, que dites-vous !
— Ce que je dis, rien d'autre, cela me fait beaucoup de peine, dis-je en avalant un torrent de larmes et en poussant un soupir qui me fit plus de mal qu'un gémissement.
Il n'y avait aucun torrent de larmes. Dame de Monsoreau ! Dumas !
Je voulais l'attirer à moi, prendre sa tête dans mes mains et l'embrasser sur la bouche pour la seconde et dernière fois. J'étais affolée, mais ma tante me savait là, je l'avais prévenue, elle pouvait ouvrir la porte d'en haut et je ne voulais pas qu'elle sût rien.
— Ce n'est pas possible, disait Antonelli me tenant les mains.
— C'est si bien possible, que vous allez voir. Je ne sais pas comment je ne vous ai pas poussé par l'escalier la tête en bas !
— Quelqu'un, dit-il. En effet on entendait les pas du portier, Au revoir.
— Attendez un instant, dis-je, venez ici, et je le regardai en face d'une telle façon qu'il ne trouva rien à dire et me baisa les mains.
— Marie I cria ma tante, d'en haut, Marie !
Je fis un geste d'impatience et Antonelli d'inquiétude.
— Au revoir.
Je ne répondis rien et montai vivement l'escalier.
— Où es-tu ? fit ma tante.
— J'étais en bas avec Antonelli.
— Et pourquoi ?
— Pour causer.
— Raconte-ça.
Je m'assis et lui racontai un tas de bêtises pour rire, soi-disant, les confidences du moine.
Après quoi, je m'enfermai et me jetai sur le canapé en m'écriant : Jésus, Seigneur Ayez pitié de moi ! J'ai sangloté pendant dix minutes et je me suis lavé les yeux tout secs. Je n'ai pas trouvé une larme.
— Vous m'avez dit de parler à mon père et de venir à Nice ? dit Antonelli sur l'escalier un instant avant de s'en aller.
— Oui.
— Je ferai cela et je viendrai à Nice, coûte que coûte.
— Vous l'avez déjà promis une fois !
— Je vous le jure ! et il partit.
J'ai fini d'écrire, il est cinq heures, il fait jour.