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Jeudi 27 avril 1876
Et Dieu m’a tirée de là. M’étant couchée à quatre heures je me suis réveillée à sept heures et demie, ce qui m’a fait trois heures et demie de sommeil.
Mais je me suis levée fraîche et bien et à neuf heures nous étions à la gare avec Potechine et Pietro.
A la veille de partir je n’ai pas fait de façons et au lieu de rester avec tout le monde je me mis à marcher par la gare de long en large avec le cardinalino.
Sans affectation et en partie aidée par lui, je dis tout ce que j’ai écrit hier avec les développements que comporte un discours de vive voix. Il a répondu simplement et nettement.
Je vous aime et je vous aimerai toujours, pour mon malheur peut-être.
Et vous me voyez partir et cela vous est égal.
Non, ne dites pas cela, cela ne m’est pas égal. J’ai pensé sérieusement à vous.
Ah ! oui, vous êtes parti sans vous inquiéter seulement où j’étais et ce que je faisais, et moi j’ai été très fâchée car j’ai cru que vous ne... m’aimiez pas.
Vous ne pouvez pas parler ainsi, vous ne savez pas tout ce que j’ai souffert; d’ailleurs loin de ne pas m’inquiéter je savais où vous étiez et ce que vous faisiez.
Bien, bien.
en travers
J’étais tout simplement très bête et très sotte.
D’ailleurs vous deviez bien savoir que j’avais pensé à vous sérieusement. Depuis que je... vous ai vue j’ai complètement changé. Vous m’avez toujours traité en canaille et je ne peux pas oublier la soirée du Valle où vous avez fait cette supposition si humiliante ! Je ne suis pas respectueux et réservé; avec vous je l’ai toujours été au plus haut degré et cela aurait dù vous montrer quelles étaient mes intentions. Si j’ai fait des bêtises dans ma vie (chacun en fait) ce n’est pas une raison pour me croire un vaurien, un écervelé. Pour vous j’ai brisé avec le passé, pour vous j’ai tout subi, pour vous j’ai fait cette paix avec ma famille.
Pas pour moi, Monsieur, je ne vois pas du tout ce que j’ai à faire dans cette paix.
Ah ! de nouveau ! Ça a été pour vous, c’est clair, et ça a été parce que j’ai pensé à vous sérieusement.
Vous voulez toujours qu’on s’exprime en détail et mathématiquement, certaines choses pour être sous-entendues n’en sont pas moins très visibles. Mais vous vous êtes moquée de moi, vous ne m’aimez pas.
Ce n’est pas vrai !
Vous m’aimez ?
Oui et écoutez ceci: je n’ai pas l’habitude de répéter deux fois. Je veux être crue tout de suite. Je n’ai jamais dit à aucun homme ce que je vous ai dit à vous. Je suis très insultée, car mes paroles au lieu d’être reçues comme une faveur sont reçues légèrement et sont commentées. Et vous osez douter quand je vous dis ! Vraiment, Monsieur, vous me poussez à bout.
Il fut confus et s’excusa. Alors on s’expliqua tout à fait, et l’heure du départ approchait rapidement. Nous ne parlions presque plus.
Vous m’écrirez ? demanda-t-il.
Non, Monsieur, je le puis pas, mais je vous permets de m’écrire.
Ah ! le joli amour ! s’écria-t-il.
Monsieur, dis-je gravement, ne demandez pas trop. C’est une bien grande faveur que lorsqu’une jeune fille permet qu’on lui écrive. Si vous ne le savez pas, je vous l’apprends. Mais nous allons monter en voiture, ne perdons pas de temps en vaines discussions. Vous m’écrirez ?
Oui ! Et vous avez beau dire, je sens que je vous aime comme je n’aimerai jamais. Vous m’aimez ?...
Je fis oui de la tête.
Vous m’aimerez toujours ?
Même signe.
Alors au revoir, Monsieur. .
A quand ?
A l’année prochaine.
Non !!
Venez donc à Nice.
Je viendrai.
Allons adieu, Monsieur et sans lui donner la main je montai en wagon où était déjà tout notre monde excepté Walitsky qui s’embrassait avec Pietro. J’ouvris la vitre de côté et me mis à cette ouverture.
en travers
Dieu qu’en ce moment ce Pietro me parut désagréable mais je me détournai pour garder quelque illusion. Oui, je disais toutes ces bêtises, je me compromettais et il ne me plaisait seulement pas !
Vous ne m’avez pas serré la main, dit Antonelli en s’approchant.
Je lui tendis la main.
Je vous aime, dit-il fort pâle.
Au revoir, dis-je doucement.
Pensez quelquefois à moi, dit-il en pâlissant davantage, quant à moi je ne ferai que penser à vous.
Oui, Monsieur, au revoir.
Le train se mit en mouvement et pendant quelques instants encore j’ai pu le voir me regardant d’un air si ému qu’il en paraissait indifférent, puis il fit quelques pas vers la porte, mais comme j’étais toujours visible il s’arrêta de nouveau comme un automate, enfonça le chapeau sur les yeux, fit encore un pas en avant... puis, puis nous étions déjà trop loin pour voir.
Je n’eus pas le temps de devenir triste car on causait et je prenais une part active dans cette causerie pour ne pas m’enfoncer dans moi-même. C’est égal, je m’ennuierai bien.
Une femme ne montre jamais si elle aime, lui dis-je à la gare.
Non, dit-il, vous vous trompez. Une femme ne le dit pas et ne veut pas le montrer, mais elle le laisse voir malgré elle.
Enfin, dis-je impatientée, je m’en vais, adieu, je vous laisse à votre club, à vos amis, à Zucchini, à Cesaro, vous serez très heureux.
Oh ! non, je ne peux plus vivre de cette vie-là. C’est fini pour moi. Sans doute si vous ne m’aimez pas je vais recommencer, je vais faire des folies, je me griserai pour m’abrutir.
Ce sera mal.
Savez-vous, interrompit-il, l’homme peut plus facilement oublier, il peut s’étourdir, moi par exemple j’ai le club, les amis, le rire, mille choses enfin qui distraient de la grande pensée, tandis que vous, vous n’avez rien de tout cela, vous devriez donc penser plus, car vous n’avez que votre amour... Je parle en général.
C’est vrai, vous avez raison, j’ai déjà fait cette réflexion il y a longtemps.
Mais cela ne m’empêchera pas de toujours penser à vous. Vous savez que je n’ai pas du tout dormi cette nuit.
Et où avez-vous donc été ?
A la maison.
Bah !
Je vous assure, j’ai toujours pensé aux choses que vous dites et je vous assure que je ne peux pas vous comprendre. Vous avez de si étranges façons.
C’est exactement ce que je pense de vous.
J’aurais été désolée de quitter Rome à laquelle je suis si habituée si je n’avais eu une idée en voyant la nouvelle lune vers quatre heures.
Tu vois ce croissant ? demandai-je à Dina.
Oui, répondit-elle.
Eh bien, ce croissant deviendra une très belle lune dans dix à douze jours.
Sans doute.
As-tu vu le Colisée au clair de lune ?
Oui.
Et moi je ne l’ai pas vu.
Je sais.
Mais tu ne sais peut-être pas que j’ai envie de le voir.
C’est possible.
Oui, ce qui fait que dans dix à douze jours je serai de nouveau à Rome tant pour les courses que pour le Colisée.
Oh !
Oui, j’irai avec ma tante. Et je serai si bien sans toi, sans maman, sans Walitsky; avec ma tante en deux, nous nous promènerons en victoria et je m’amuserai beaucoup.
Eh bien, dit maman, cela se fera. Je te le promets.
Et elle m’embrassa sur les deux joues.
A une heure du matin nous étions à Gênes, à deux nous dormions.