Mercredi 19 avril 1876

Voyez le désavantage de ma position. Antonelli sans moi a le cercle, le monde, ses amis, tout en un mot excepté moi. Tandis que moi sans Antonelli, je n’ai rien.
Je ne suis pour lui qu’une occupation de luxe, lui était pour moi tout, ile faisait oublier notre horrible position, et je n’y pensais pas et je ne m’occupais que de lui trop heureuse d’échapper.
Quoique je devienne je lègue mon journal au public. Tous les livres qu’on lit sont des inventions, les situations y sont forcées, les caractères faux. Tandis que ceci c’est la photographie de toute une vie. Ah ! direz-vous, mais cette photographie est ennuyeuse tandis [que] les inventions sont amusantes ! Si vous dites cela vous ne donnez une bien petite idée de votre intelligence. Je vous offre ici ce qu’on a encore jamais vu. Tous les mémoires, tous les journaux, toutes ces lettres qu’on publie, ne sont que des inventions fardées et destinées à tromper le monde.
[Annotation: Avec ça qu’ici le ton n’est pas forcé et que tout n’est pas d’une exagération et d’un romantisme fatigants ! 1881]
Je n’ai aucun intérêt à tromper, je n’ai ni actes politiques à voiler, ni relations criminelles à dissimuler, personne ne s’inquiète si j’aime ou si je n’aime pas, si je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est celui de m’exprimer aussi exactement que possible. Je ne me fais pas illusion sur mon style et mon orthographe.
J’écris des lettres sans faute mais au milieu de cet océan de mots j’en laisse échapper sans doute beaucoup. Je fais en outre des fautes de français. Je suis étrangère, mais demandez-moi [que] je m’exprime en ma langue, je le ferai peut-être plus mal encore.
Mais ce n’est pas pour dire tout cela que j’ai ouvert le cahier. C’est pour dire qu’il n’est pas midi, que je suis plus que jamais livrée à mes tourmentantes pensées, que ma poitrine est oppressée et que je hurlerais volontiers.
D’ailleurs c’est mon état naturel, tant que je n’ai aucun Pietro pour me distraire de mon malheur constant. C’est pour cela que j’y tiens tellement.
Le ciel est gris, la Chiaia n’est traversée que par des fiacres et de sales piétons, ces stupides arbres plantés entre la promenade et la mer empêchent de la voir. A Nice à la promenade des Anglais on a d’un côté les villas et de l’autre la mer qui vient se briser sur les galets sans aucun empêchement. Ici on a les maisons d’un côté, d’un autre on a une espèce de jardin qui se continue aussi longuement que la rue et qui la sépare de la mer dont il est lui-même séparé par un assez grand espace de terre aride, couverte de pierres de constructions et offrant un spectacle de tristesse vraiment désolante. Arrivés sur le carré qui termine la Chiaia, qui est planté de jolis arbustes, on se sent bien mieux et cet endroit là est joli. Plus loin on entre sur le quai, à gauche les maisons, à droite la mer mais la mer arrêtée par un mur à balustres, et garni de boutiques de marchands d’huîtres, de coquillages, puis viennent les grilles du port lui-même. Mais ça ce n’est plus la mer, c’est un sale endroit tout obstrué par un tas de laideurs.
Le temps gris me rend toujours un peu triste mais ici, mais aujourd’hui il m’opprime. Ce silence de mort dans notre appartement d’hôtel, ce bruit agaçant de fiacres et de charrettes à grelots, au dehors, ce ciel gris, ce vent qui agite les rideaux !
Ah ! je suis bien misérable et il ne faut m’en prendre ni au ciel ni à la mer mais à la terre. Cette déception sur le compte de Pietro que je pensais toujours si sincère et si furieux malgré mes doutes... La sincérité et la fureur se changent en un mensonge et en une lâche soumission !
Après tout, ma vie ne fait que commencer, pourquoi tant crier pour une déception, pour un mensonge ! J’en verrai tant encore.
Demain soir nous partons. On n’a pas assez d’argent, il faut partir. Est-ce contrariant ?
Le temps m’a paru long et pourtant il y aura à peine huit jours demain !
Je voudrais bien savoir depuis quand le seigneur Antonelli est à Rome. Je voudrais savoir avant tout la vérité ! A-t-il été éloigné par ruse ou bien s’était-il éloigné lui-même. En admettant cette dernière hypothèse il faudrait aussi qu’il ne m’eut jamais dit un seul mot de vérité.
S’il était éloigné par une ruse, une fois de retour il aurait dû se remuer un peu plus que ça. Mais il y a une troisième supposition. Il a renoncé à moi de lui-même. Voilà qui serait charmant.
Peut-être aussi il m’aime mais comme je ne l’aime pas il veut se forcer à m’oublier. Voilà la supposition la plus flatteuse pour mon amour-propre, et peut-être assez probable.
Plowden ne manquera pas de lui montrer ma photographie et de lui faire lire le PAX TIBI.
Dans tous les cas tant mieux. Ah ! mais j’oubliais quelque chose de magnifique, comme disait Foster, c’est que c’est moi qui n’ai pas voulu de lui, c’est moi qui ai dit toujours non, et il ne pensera pas que je l’aime. Voilà une compensation, presque une joie.
Encore quelques jours et je suis à Nice. Cet instant, si désiré avant, m’est bien indifférent à présent. Je ne voudrais pas le reculer simplement à cause de mon caractère qui est si contraire aux délais quels qu’ils soient.
Je suis contente d’avoir été l’été passé pour quelques jours à Florence, et ce printemps à Naples. Je n’aurai plus cette aversion que j’ai pour chaque nouvelle ville, si dans l’avenir j’ai à y aller.
Cette pauvre tante qui se meurt d’ennui ! Elle n’a jamais été si longtemps seule et ses lettres me font pitié. Et grand-papa ! Et les chiens et les Sapogenikoff et Collignon et les singes !
Je crois qu’Antonelli est à Rome depuis samedi. Dans ce cas il n’aurait retardé que d’une semaine. Bon, encore des adoucissants et des excuses. D’ailleurs ce n’est pas pour le justifier, mais pour me calmer.
Altamura montre et jette trop d’argent pour que j’ai de la confiance. On voit de suite si l’homme jette son argent par habitude ou pour lancer de la poussière aux yeux.
Je m’ennuie tant que je ne sais où me mettre et « La Comtesse de Salisbury » est un livre trop grave pour m’étourdir et m’intéresser.
Canaris et perroquets ! Je rentre de promenade, elle a été brillante. Nous venions de tourner devant le balcon où se tenaient des messieurs et entre autre Muliterno, et de voir Altamura faire le clown sur son cheval, quand passa Torlonia avec un ami de Petruccio et ôta son chapeau tout naturellement, comme si nous étions au Corso ou au Pincio. Il avait vu de loin Chocolat à côté du cocher, mais pour moi c’était si inattendu, si inattendu... que je l’ai trouvé tout naturel. La gaieté m’a monté à la tête du cœur, comme la mousse d’une bouteille de champagne. Je suis rentrée me mettre au balcon à moitié folle de joie, et puis... que suis-je pour Torlonia, pourquoi cette joie à la vue d’un homme qui ne me regarde même pas ?.. Et peu à peu la mousse s’est calmée, et de nouveau j’ai vu la triste réalité. Seule je pense à tous ces gens-là, ils ne s’inquiètent pas de moi-
Je ne veux pas partir demain ! m’écriai-je en rentrant. Et pourquoi rester ? Certes voir Torlonia est un immense plaisir mais ce plaisir est accompagné de tant de peines et de tant d’humiliantes pensées que vraiment c’est à se briser la tête ! !
Disons en passant que nous avons visité le palais du Roi, près le théâtre San Carlo. Doenhoff nous ayant rencontrées lorsque maman était déjà rentrée a demandé si on était chez soi ce soir. Nous allons au théâtre.
Le dîner est servi, je dîne seule et les autres vont à la table d’hôte.
Dieu quelle tristesse ! Vraiment Torlonia est adorable, voilà de qui je serais folle s’il m’aimait ! !
Cet instant de contentement m’a fait mal, ce Torlonia m’a humiliée je ne sais pourquoi.
Il y a beaucoup de figures de Rome ici, on dirait le Corso.
Je ne veux plus rester nulle part, je veux courir tête baissée en Russie et n’en revenir que propre. Une heure de plus et cette vie me paraît impossible. Je ne sais si c’est l’imagination mais il me semble que chacun nous montre au doigt, se moque, méprise !
Vous comprenez quelle torture !
Je n’irai pas au théâtre ! Pourquoi aller ? Pour exciter la curiosité pour qu’on demande qui ? Et pour qu’on réponde, je ne sais pas.
Ah ! si on répondait cela ce serait trop heureux mais non, on voudra donner des renseignements ramassés par lambeaux et cousus ensemble pour former une abominable étoffe !
D’ailleurs il me semble que tout le monde nous connaît. Il faut partir, rien ne me retient ici, je ne suis bonne à rien ni pour moi ni pour personne, personne ne m’aime, personne ne se soucie de moi !
J’entends Doenhoff qui vient d’entrer au salon. Ce pauvre fou espère encore obtenir quelque chose de maman. Autant vaudrait faire la cour à une statue ou à un meuble.
Ah ! Pietro ! crois-moi, si je pouvais seulement, je te ferais payer cher tous les ennuis que tu me causes ! Je ne sais vraiment ce que j’ai mais je me fais pitié !
Les théâtres commencent fort tard ici, à neuf heures et demie.
Je suis si faible et si triste et si Pietro entrait je... je serais contente.
Nous allons avec Doenhoff jusqu’à l’hôtel du Louvre où il descend, alors nous continuons notre chemin et arrivons au théâtre Frondo en plein premier acte de mon cher “Barbier de Séville”. Nous sommes à droite, le seul côté que j’aime, les loges ici sont grandes, belles, commodes, entre les fauteuils il y a un canapé élevé et caché dans l’ombre. C’est sur ce canapé que je me mis d’abord laissant Dina seule sur le devant avec maman sur le second plan.
Torlonia est en face dans la barcaccia napolitaine, bien que dans l’ombre, je ne puis le regarder car il me lorgne.
— Comme je le déteste, dit maman, je l’ai toujours détesté.
— Qui, maman ?
— Ce jeune homme.
Je ne dis rien et reste tranquille dans mon coin.
— Le voilà qui s’en va déjà, continue-t-elle, non il ne fait que se cacher.
Au bout de deux secondes on frappait à la porte et Chocolat annonçait Torlonia.
J’en fus si étonnée que je répondis à peine à ses excuses sur sa toilette et ne lui dis qu’une minute après de s’asseoir. Il n’était pas ivre., attendez un instant, son écoutez-donc, me résonne dans les oreilles si agréablement que je vais fermer les yeux pour deux minutes...
... Voilà, continuons à présent. Il n’était pas ivre, comme je l’ai dit, mais au contraire très sobre, très convenable et charmant. Il a même dit que c’est bien malheureux lorsque les jeunes filles sont riches, car elles ne peuvent pas croire au désintéressement de ceux qui leur font la cour, elles pensent toujours que c’est pour leur argent. Ceci fut dit à propos de Mlle Mechtchersky qu’il a connue depuis le mois de décembre mais qu’il n’a pas même saluée, et ne s’est aucunement soucié d’elle jusqu’à un de ces jours où il a causé avec elle et l’a trouvée très sympathique.
Pietro est à Rome depuis trois jours, l’air de la campagne lui a fait du bien et il a engraissé, mais via !
Torlonia prétend nous avoir connues sous le nom d’Appletcheieff, ce n’est qu’un de ces jours que Mlle Mechtchersky lui aurait dit le vrai nom. Je me demande ce qu’ils ont bien pu dire de ma malheureuse personne.
J’arrive chez Spillmann et il me demande si je vais à Naples. Pourquoi ? parce que ces dames vont aller à Naples. Voilà comment j’ai appris cela, je voulais le même soir aller vous saluer mais c’était trop tard.
Il veut toujours, et il ne le fait jamais.
Non, écoutez donc, je n’ai que ces mots en tête. Il est resté longtemps, mais jamais assez; il s’en alla en disant, à demain aux courses, lorsqu’entrait Altamura. Doenhoff a pris des informations sur ce monsieur et on lui a dit, pour sûr qu’Altamura était un homme très respectable et riche. Voilà qui me rassure un peu.
Torlonia s’en alla donc dans la barcaccia et je me mis sur le devant pour être furieusement lorgnée et regardée par les messieurs d’en face, trois loges je crois.
Non, écoutez donc. Diable, ces mots et cette voix me poursuivent.
Mais bientôt il s’en alla et une demie-heure après je priai maman de quitter le théâtre où je m’ennuyais sans lui. Altamura nous conduisit jusqu’à chez nous.
— Oh ! dit maman, je suis sûre qu’on le mariera à la Mechtchersky.
— Et pourquoi, je crois que...
— Parce que, interrompit-elle, elle deviendra amoureuse de lui, elle le voudra et, comme le parti est beau des deux côtés, cela se fera. La comtesse Kiseleff mènera si bien l’affaire que la demande se fera par l’intermédiaire de l’ambassadrice. Oh ! j’en suis tout à fait sûre.
Maman sait que cela me fait tout autre chose que plaisir mais elle le dit avec une intention salutaire et pour m’y préparer.
On n’est jamais préparé aux désagréments.
Sans doute la Mechtchersky deviendra amoureuse de lui et qui ne le deviendrait pas surtout s’il se montre un peu attentif.
en travers
Oh ! que c’est bête.
— Non, dis-moi, Marie, demande Dina pendant le souper tu... non, écoute, on peut tout supposer, n’est-ce pas ?
— Oui, après ?
— On peut supposer les choses les moins probables.
— Sans doute.
— Eh bien, s’il te demandait en mariage, l’accepterais-tu ? Réponds-moi et sérieusement.
— Vrai et sérieusement je te dis que je l’accepterais tout de suite.
— Tu dis cela parce que tu penses qu’il ne te demandera pas.
— Eh non, je le dis parce que c’est la vérité.
— Et qui choisirais-tu, lui ou Doenhoff ?
— Sans doute lui.
— Oh !!
— C’est la vérité, Doenhoff est plus grave, plus important peut-être, mais la seule idée de vivre en Prusse !... tandis que j’adore la vie italienne.
Foin de tout le monde. Torlonia m’a dit quelques mots en passant, il a été presque impoli à Rome, ici il a daigné passer une demie-heure ou trois quarts d’heure dans ma loge et j’en suis folle.
Ah ! que c’est laid de savoir pour sûr qu’il ne me regarde pas, que je ne lui suis rien !