❦
Samedi 15 avril 1876
Un cauchemar épouvantable, indescriptible, incompréhensible m’a réveillée à six heures.
Il faisait tout à fait clair mais j’avais une peur fantastique, je ne me suis plus rendormie. C’était effrayant.
On ne peut rien manger dans cet affreux pays.
Fatiguée mais jolie je suis allée me promener. D’ailleurs nous demeurons sur la Chiaia, la promenade des Anglais de Naples.
Il y a des chevaux magnifiques, comme on en voit à peine quelques-uns à Rome, et ici on en voit des quantités. Les voitures sont moins belles.
Je m’ennuyais, je m’ennuie toujours quand un Antonelli quelconque ne me donne pas la fièvre.
Le vice-consul de Russie, M. Nasimoff, averti hier de notre arrivée, a été chez nous. Maman l’a connu à Paris par le diacre.
On ne voit qu’Altamura. Je me défie de lui, comme de tous les Napolitains d’ailleurs, il me semble qu’ils ne portent pas de caleçons sous leurs pantalons si bien faits et qu’ils sont tous endettés, fripons, escrocs même. Assurément ce n’est qu’une fantaisie.
Je n’ai rien à dire si je ne parle pas de Pietro et il me semble que ce serait m’humilier après son étrange conduite.
Ferai-je encore des suppositions, écrirai-je toutes les excuses que je trouve dans mon imagination et surtout dans ma fierté ?
Laissant Altamura avec les miens je me retire et passe la soirée à lire un roman aussi fantastique qu’ennuyeux, aussi sentimental qu’énervant.
Au bout de deux heures de lecture je me détirai puis j’allai me jeter... sur un sofa, cette fois ce n’a pas été par terre, je fermai les yeux, j’ouvrais mes bras qui se refermèrent dans le vide... Je désirais tant qu’il fût là !
C’est un effet de la chaleur, du roman, de la brise de la mer, de l’ennui.
Assez ! Pourquoi répéter la même chose ? pourquoi s’étonner et se chagriner ? N’est-il pas écrit quelque part que tout doit me manquer ?
Enfin ! Voilà le mot par lequel finissent toutes mes réflexions. Un enfin et un soupir. Enfin !
J’entends maman qui raconte les exploits enfantins de Paul lorsqu’il n’avait pas encore dix ans; Dina qui raconte je ne sais quoi, Walitsky qui plaisante assez platement et Altamura qui rit aux éclats.
Je me couche, je me promène, je soupire, je m’indigne, je me mets sous l’égide de mon amour-propre, mais rien n’y fait, je m’ennuie tout de même.
Combien de temps faut-il rester à Naples ? Il ne viendra pas m’y chercher. Eh bien, s’il ne vient pas m’y chercher je n’ai plus à m’en occuper.
Mais de retour à Rome, l’y trouverai-je ? Et quelle mine va-t-il faire ?
Ce roman ne peut-être de Dumas ! C’est trop bête !
Il faut qu’il vienne à Naples ! Je m’ennuie trop dans cette solitude pleine d’incertitudes !
Ah ! que c’est embêtant la vie, quand on est contrarié dans tout !
Dieu que ma jeune âme a de peine à croire au mensonge, à la petitesse, à la lâcheté ! Je ne veux pas y croire. Mais je suis si tourmentée, si triste. Une horloge sans balancier, voilà ce que je suis à présent.
en travers
Je l’ai dit pendant une absence d’Audiffret.
Mon Dieu, demain c’est Pâques. Au nom de cette grande fête, agissez comme les rois vos représentants sur la terre ! Donnez-moi une amnistie, faites cesser mon chagrin, faites qu’il vienne ou que je sache la vérité. Faites que je le voie, que mon tourment cesse, je ne demande rien d’autre pour le moment. Je sens que je vais pleurer, ne vous moquez pas, de quoi voulez-vous qu’on pleure à mon âge ? A tout âge d’ailleurs.
C’est terrible de voir une pareille malédiction peser sur moi. Tout ce que je touche se tourne contre moi !
Je m’étais oubliée et la bougie s’est éteinte et je viens d’en prendre une autre au salon..
Il est tard, les veilles ne m’aident en rien.
Bonne Vierge Marie, Sainte Madone, priez Dieu pour moi. Vous qui avez été femme vous me comprenez. Priez Dieu qu’il me pardonne ma colère dans le moment même de la Résurrection !