Dimanche 2 avril 1876

Les moines, les églises, les couvents, tout cela m’amuse beaucoup et j’aime Rome à cause des frocards qui y régnent. Cela me plaît, de loin bien entendu, car je ne voudrais pas être dans un couvent moi-même.
Je reviens de chez Spillman où nous avons déjeuné en sortant de l’église. L’église russe de Rome se trouve dans le palais de l’ambassade et est très petite de sorte qu’on y est comme dans un petit salon. A la fin de la messe nous étions seules isolées, tous les autres et l’ambassadrice en tête ont formé des groupes, allaient, venaient, se parlaient. Je n’ai rien dit à maman et nous sommes allées chez Mme Sarasin mais nous l’avons rencontrée sur le chemin avec son mari. Elle est si contente de voir maman que sa petite figure blanche et rose me paraît charmante. Ils étaient une seconde fois chez nous et, maman étant malade et nous au Pincio, n’ont trouvé personne. Nous les rencontrons encore chez Spillmann. Après quoi je m’enferme, ouvre mon malheureux journal et fonds en larmes. Il y a longtemps que je n’ai plus pleuré.
Appletcheieff est à Rome, il m’a saluée à l’église. Il connaît déjà l’ambassadeur et sa femme de sorte que lorsque Mme Appletcheieff viendra elle trouvera tout préparé. Savez-vous l’histoire de ces deux ménages ?
Yxkull était un vieux célibataire, il avait un secrétaire nommé Glinka, qui était marié lui. Un beau jour Glinka surprend l’ambassadeur avec sa femme, il le saisit si fortement par la main qu’il lui démet un doigt et le force à épouser sa femme après s’être divorcée avec elle et pris sur lui tous les torts devant le Synode. L’histoire n’est pas ancienne, tout cela s’est passé il y a trois ans. Glinka alla comme secrétaire d’ambassade en Suisse en emmenant ses deux enfants et le baron Yxkull alla épouser l’ex-femme de Glinka à Nice. N’est-ce pas que Glinka est un noble cœur. Appletcheieff a pris sa femme dans une maison de dépravation de Pétersbourg, et la présenta dans la société de Pétersbourg d’où il fut chassé dès qu’on eut appris qu’il n’était pas marié. La même chose s’est répétée à Nice. Alors il épousa sa maîtresse et on ne les chasse plus, au contraire.
N’est-ce pas atroce de voir honorer et recevoir partout de pareilles canailles et d’être soi-même propre, noble et honnête, et n’être reçue nulle part comme la dernière des malheureuses !
Je suis trop misérable pour écrire, trop misérable pour être ambitieuse, je regarderais comme un bonheur suprême si je pouvais seulement avoir une place quelconque dans la société. Tous ces Russes à l’église nous regardent comme des choses et pas comme leurs semblables. Je ne peux même pas tenir la plume.
Je voudrais être laide, mal mise, irremarquée ! [sic]. Je me déteste, je déteste tout le monde. Au lieu de me faire vivre comme ça, mon Dieu, faites-moi mourir ! Cela vaudra cent fois mieux.
A deux heures et demie je suis sortie seule et j’ordonnai au cocher d’aller à San Stephano Rotondo. Une fois passé le Colisée je lui demandai toute sorte de renseignements sur les couvents et dis de passer au pas devant celui de San Giovanni, mais il n’était pas tout à fait trois heures; je fis aller plus loin et Luigi me voyant si avide de couvents me montra un de femmes, et je suis encore retournée sur la place de San Giovanni e Paolo. Il était trois heures juste, il faisait chaud, je fis arrêter en face du couvent et le dos tourné au soleil attendis. Les quelques fenêtres qui donnent sur la place sont grillées et bouchées.
- Pour voir m’a dit Pietro, il faut aller à la villa Mattei.
Je voyais la villa Mattei en face mais je ne me suis pas hasardée toute seule et habillée de blanc, au surplus je n’avais pas un sou avec moi. Deux femmes couchées au soleil, un mendiant, un enfant, de temps en temps des moines de différentes couleurs, des prêtres et des ruines assez amusantes furent tout ce que je vis. Pour ne pas avoir l’air d’une folle j’ai visité deux églises quelconques et je suis rentrée. Il n’a sans doute pas pu se montrer, mais à sa sortie je lui ferai un crime de cela. Je ne doute plus. Pourquoi me ferait-il ce conte ? Pourquoi ne dirait-il pas simplement qu’il va à Terracina ? Il faut être incrédule, mais il faut aussi se rendre à l’évidence. Malheureux ! Qu’il repose en .*
Aujourd’hui à quatre heures a lieu à la villa Borghése sur la place de Sienne une course d’homme et de cheval.
Le nommé Bertaccini a proposé un pari au comte Je ne sais pas qui. Le pari est de quatre mille francs, l’homme s’engage à faire soixante fois le tour de la place de Sienne, quarante-quatre kilomètres à peu près, en moins de temps que le cheval de ce comte, allant au trot.
Un défi aussi curieux et un temps magnifique attirent une foule immense.
Nous sommes allés sur le gazon où se promenait toute Rome élégante, et les Russes aussi, la baronne Yxkull, la comtesse Kisseleff, mère de Torlonia, les Mechtchersky, la princesse Ouroussoff, le prince Obolensky etc. etc. Il va sans dire que j’étais sur des épingles et ne savais où regarder, lorsque pour me consoler vint mon ami Bruschetti. Je fus de suite consolée et nous sommes remontés en voiture au bout de trois minutes.
Pourquoi s’approcher ! Est-ce qu’il ne voit pas que je ne veux pas lui parler, qu’à peine je ne lui tourne pas le dos, que je le hais !
Il n’est même pas bon comme cavalier, il n’est pas du Caccia-Club, il n’est pas de la jeunesse dorée de Rome, et je le hais ! Il est riche, que voulez-vous que je fasse de sa richesse ! Au diable l’affreux animal ! [Une ligne rayée] Tout le monde se moque de lui surtout depuis que je l’ai refusé. Torlonia avait les yeux si rouges que je pense qu’il était parti comme il dit. Je l’ai vu s’approcher de Mlle Mechtchersky et lui empoigner (c’est le mot) familièrement la main. Cela m’a mise en rage, parce que Clément parlait à une femme mais elle m’a aussi consolée parce que Clément a été le même avec la princesse qu’avec moi; libre, insoucieux. La course a fini après six heures, la foule a débordé comme un océan furieux et s’est mise à franchir les barrières nous forçant d’arrêter pour quelques instants pendant lesquels Torlonia vint nous dire que c’était l’homme qui avait gagné. J’étais triste, furieuse, et ces quelques mots du misérable duc me rendirent gaie et presque calme.
J’ai été toute la journée en l’air, je suis très fatiguée et très amoureuse de Torlonia. Il est petit mais il paraît grand et majestueux. Grand seigneur et canaille, faites un mélange de tout cela et vous aurez Torlonia. Il a ce qu’avait le duc de Hamilton, je ne puis dire ce que c’est. Je me rappelle à présent, quand je conduisais ses chevaux il m’enveloppa les pieds et me couvrit la robe de sa couverture de drap avec une plaque d’argent avec un C. Il le fit si bien, si naturellement en passant son bras droit derrière ma taille, pour joindre les deux bouts de la couverture que j’en suis enchantée jusqu’aujourd’hui. Un instant ses deux bras étaient autour de ma taille mais je n’ai même pas rougi, car je sentais bien qu’il le faisait avec le plus grand respect. Un autre n’oserait pas cela, même pour arranger une couverture ou bien l’oserait mais avec une intention d’impertinence. Mais lui... que voulez-vous que je dise encore. Tout ce qu’il fait est bien fait, tout ce qu’il dit est bien dit, même lorsqu’il dit une chose pour laquelle on chasserait un autre et qui chez un autre serait une vilenie, tandis que chez lui tout est très naturel et très bien. Il ne me semble pas tel parce qu’il me plaît, mais il me plaît parce qu’il est tel.
en travers
A cette époque je me faisais un devoir d’admirer beaucoup de monde. Il suffisait d’être plobster pour mériter cette admiration que j’habillais du mot éternel: amour
Et Pietro qui est au couvent et qui pense à moi. Oh ! bien, je ne lui ai rien promis je suis tout à fait libre.
Je m’étonnais de ce qu’il n’avait pas encore parlé à ses parents. Mais que leur dirait-il puisque je lui dis que je ne l’aime pas. Si je lui avais dit le contraire, si j’avais consenti à ses propositions, ce serait autre chose.
J’ai vu la charmante princesse Marguerite. Elle a vingt-quatre ans et elle est adorable. Est-il possible que le singe Humbert lui préfère des vieilles comme la princesse Ginitti et la duchesse de Rigano ! Il est un singe, direz-vous, il est tout naturel qu’il aime des singesses. Non, ça n’est pas naturel, les laids aiment les belles.
Cinq jours encore et Pietro sortira de son buen retira. Je suis en quelque sorte contente de ces cinq jours d’absence, je me coucherai de bonne heure et serai plus fraîche et plus forte. Et Plowden ? Plowden ne reste jamais après onze heures et demie et Plowden arrive à neuf heures.
Quel dommage de partir, et il le faudra bientôt, le 16 ou le 17 de ce mois. J’aime Rome.
rayé[Sept lignes rayées suivies d’une page enlevée par Marie]
Je suis tout d’un coup prise d’une grande tendresse pour mon pauvre moine, et je m’empresse de l’écrire. Il est minuit. Que fait-il à présent ? Il dort, sans doute. Lui a-t-on au moins donné un lit ou bien le fait-on coucher sur une « froide pierre ». Par dépit je vais l’aimer ce soir. Je suis bête peut-être mais cela me semble une espèce de vengeance du mépris de Torlonia.
- J’ai un affreux dépit contre cette femme, a dit Torlonia lorsque nous l’avons vu la dernière fois au Pincio, un affreux dépit !
— Et pourquoi ? demande maman.
— Ah ! Madame, vous ne savez pas, cela dure depuis le Capitole.
Je me souviens au Capitole, je n’ai fait que lui tourner le dos et recevoir avec le plus grand mépris ses avances. Ce n’est pas qu’il m’eut déplu, mais je ne cherchais et ne voyais qu’Antonelli. Je ne me pardonnerai jamais cela ! Torlonia a tout fait pour que je lui parle, il m’a suivie, il m’a parlé, et je n’ai seulement pas fait attention à lui. Dina ne faisait que me souffler:
— Mais regarde-donc, voilà le blond sympathique, parle-lui, il est si gentil.
Et je ne l’ai pas écoutée ! Et encore à l’Apollo au premier bal, il est venu et est resté devant notre loge et je lui répondais à peine. Il me parlait très près et il sentait le cognac. Puis quand je rentrais dans la loge avec Mechtchersky je le vis assis dans l’embrasure d’une fenêtre du corridor et très occupé avec un domino.
— Je te fais mon compliment ! lui dis-je, en passant.
J’étais un peu fâchée de le voir si occupé avec cette femme, car il était tout de même le blond sympathique. O bête, ô brute, ô folle ! Je suis allée chercher Antonelli ! Quand Clément était là, et me cherchait !
Tiens, et ma tendresse pour le frère moine ? Via !
— Non vraiment, me dit Torlonia, vous m’avez rudoyé d’une façon tout à fait... vraiment inqualifiable, au Capitole.
Je crois bien j’étais folle. Chienne de femme ! Brute insensée ! Non, je ne me le pardonnerai jamais.
Ah ! fichu-Clément, tu me craches dessus ? Bien ! je vais aimer Antonelli ce soir, ça ne te fait rien et tu ne le sais même pas mais je vais l’aimer pour t’enrager. J’en éprouve une certaine satisfaction. Non, c’est vexant. Il a beaucoup d’esprit ce diable de duc. Jusqu’à présent je n’ai eu que des comtes Merjeewsky, Bruschetti, Antonelli; et un simpe mortel: Plowden. Cela fait quatre. C’est peu. Au lieu d’être honteuse de tomber amoureuse six fois par semaine, j’en suis fière. Je suis une fanfaronne d’inconstance, cela m’amuse. D’ailleurs c’est très bien, ne serait-ce que pour donner la réplique aux hommes, pour avoir le dernier mot pour ainsi dire.
Pauvre Pietro, qu’il pense à moi en ce moment, je pense aussi à lui. Il n’a qu’à en remercier Torlonia. Non, je me calomnie. Je ne sais pourquoi je me vante d’être amoureuse du fichu-duc. Je ne suis pas amoureuse de lui, si, non, si... d’ailleurs je n’en sais rien. Je reviendrai à Rome l’hiver prochain et dans de meilleures conditions, il faut l’espérer.