Vendredi 31 mars 1876

Avec mes lettres aux moines de Cimiez, et à force d’habiller Emile du froc, j’ai trouvé un vrai moine ici. C’était un pressen-timent. Frère Pierre de la Misère et corde .
C’est une fameuse preuve d’amour que de raconter ce qu’il m’a raconté. Je n’ai pas ri, j’ai dit que c’était très bien. Il m’a priée de lui donner mon portrait pour l’emporter au couvent.
— Jamais, Monsieur, une pareille tentation !
— Je penserai tout de même à vous tout le temps !
Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent ! Pauvre Pietro ! Que diraient les amis du Caccia-Club, s’ils savaient cela ! Que dirait Torlonia, que dirait Pandola, Cesaro, Zucchini ! Pauvre enfant. Je ne le dirai jamais à personne. Maman, Dina et Walitsky ne comptent pas, ils se tairont comme moi. Pauvre Pietro, au couvent ! C’est cocasse. Et s’il a tout inventé ? Tigre et hyène ! Non pourquoi inventerait-il une chose si ridicule. C’est que dans notre siècle cela me paraît si énorme, si incroyable que je ne peux pas y croire.
J’ai fini avec le Vatican, j’ai tout vu, tout admiré, tout approuvé. Je voudrais avoir le Vatican. Un tel assemblage de trésors ne peut être imaginé, l’esprit en est confondu.
J’ai manqué au rendez-vous. Je devais être entre deux et trois heures au Pincio pour y voir le malheureux ermite. Il a sans doute été très désappointé ! Je l’ai fait exprès, s’il m’a trompée il l’a mérité. Je doute de tout ! A présent il me semble qu’il s’est moqué de moi. C’est affreux un pareil caractère. Je n’ai confiance en personne, tous les hommes sont des canailles, il faut en changer comme des gants. Je faisais cette réflexion en descendant à six heures du Pincio. Je pense qu’il ne faut pas renvoyer un amoureux seulement pour le plaisir de le chasser, il faut laisser aller les choses; cependant dès qu’on commence à voir un certain abandon et un certain éloignement il faut s’empresser de le mettre à la porte tant pour avoir le dernier mot que pour le retenir, car c’est le seul moyen de le retenir.
Qu’est-ce que tu en sais, enfant entichée par quelques succès ? Ce que j’en sais, bigre, tout. Pour ces choses-là il faut un peu d’expérience et beaucoup d’aptitude et on est ferré. Je suis assez savante à présent, dans quelque temps je me trouverai plus savante encore mais cela ne prouvera pas que je ne l’aie pas été à présent.
Je m’étais disposée à passer une soirée en peignoir, mais Plowden est venu, et cela aurait mauvais air de ne pas me montrer. En entrant au salon j’ai trouvé que nous avions plus d’un visiteur. Le second était... je vous le donne en mille comme la fichue-Sévigné, Bruschetti. Je n’ai parlé qu’à Plowden.
— Il veut répéter sa proposition, me dit l’Anglais.
— Il aura tort, répondis-je, je m’étonne comment il vient.
Plowden m’a priée de ne pas me marier jusqu’à l’hiver prochain, parce que: « Je vous aime ». Et de trois !
— Mais qui est amoureux de vous, dit-il, c’est Antonelli.
— Quelle plaisanterie.
— Non, je vous assure, et il vous fait la cour; seulement à sa façon.
— Vous savez ses façons ?
— Oui, enfin, comme il fait la cour aux autres, il n’est jamais sérieux Antonelli, je sais ses façons d’après la manière dont il fait la cour à... à tout le monde enfin.
Vous comprenez la pierre dans le jardin d’Antonelli ?
Mais cela m’est égal ! Je ne me fiche pas mal de ces gens-là. J’ai vu Torlonia sur le Corso, il marchait avec le baron de Saint-Joseph, un Napolitain assez laid. Je ne plais pas à Torlonia, faut-il le répéter sans cesse ! Fichu magnétisme ! Pauvre Pietro ! En froc, dans une cellule, enfermé ! Quatre sermons par jour, une messe, des vêtements, des matines ! Je ne puis m’habituer à croire à une chose aussi étrange. Je crois que je m’ennuyerai sans lui.
en travers
Si je pouvais croire pour sür qu’Antonelli fait vraiment la cour à beaucoup de monde et se moque de tous, je serais contente. Ça le pose et me fait plus d’honneur.
Est-il donc possible que Torlonia ne m’aime pas ! Vous le voyez, c’est très possible. C’est très laid. Brutto !
On a expulsé Fanny Lear. Le comte Mirafiori, qui est marié à la sœur du comte de Larderel, s’est trop compromis avec elle et le Roi, en bon père, a fait appeler Fanny Lear chez le ministre qui l’a priée de quitter l’Italie et qui a payé la note de l’hôtel et les frais de voyage jusqu’à la frontière. Elle a tout écouté poliment en silence et lorsque le ministre eut fini:
— Comme vous êtes bête ! dit-elle et, sans ajouter un seul mot, tourna le dos et sortit.
Pauvre femme ! On lui prête un esprit vif, un caractère turbulent, mais à la voir on la prendrait pour une bonne petite femme tranquille et bête. Par ces persécutions on l’a rendue célèbre, et son contact continuel avec les têtes plus ou moins couronnés dont elle obtient des lettres compromettantes qu’elle publie, lui donneront peut-être une place dans l’histoire scandaleuse de ce siècle. Heureuse femme ! Elle a publié en Angleterre des lettres du grand-duc Nicolas où ce jeune fou parlait des intentions de l’empereur contre les Indes Anglaises. Quelle femme. Ne pouvant faire autre chose elle fait du scandale ! Elle fait bien.
Dieu, si Pietro a inventé le couvent, et si mes premières suppositions étaient fondées.
Cette idée pourra me tourmenter.
Ah ! Torlonia.