Mercredi 29 mars 1876

J’ai dit que Pietro n’avait pas encore tout foulé aux pieds pour moi.
— Je vous aime, m’a-t-il dit, je ferais n’importe quoi pour vous !
— Le pape vous maudira, le cardinal vous maudira et votre père vous maudira.
— Eh ! je m’inquiète bien de tous ces gens-là quand il s’agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout le monde quand je veux ! Quand je vous aime !
— Vous ne vous fichez pas mal d’eux, et moi je m’en fiche beaucoup.
- Si vous aimiez comme j’aime vous diriez ce que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme j’ai une passion pour vous vous ne parleriez pas comme vous parlez, et vous ne verriez dans le monde entier que celui que vous aimez !
Eh bien, mais il me semble que voilà quelque chose d’après ma prescription. Que vous en semble ?
Je partirai, j’irai en Russie, je tâcherai de tout arranger et je reviendrai à Rome. Pendant mon absence il m’oubliera peut-être un peu, mais en me revoyant il me re-aimera encore davantage. Je ne veux m’engager à rien, parce que je pourrai trouver mieux qu’Antonelli.
J’ai passé la journée à finir le Pape. Il est fini et réussi. Tant mieux. Je l’ai commencé hier et fini aujourd’hui. Je ne suis pas sortie, et le soir, m’étant coiffée à la courtisane grecque avec un bandeau d’or sur le front, je me mis à lire Shakespeare, au salon.
- Mademoiselle, dit Fortuné en entrant, M. le comte Antonelli et M. le duc Torlonia.
J’eus un tel tire-bouchon dans le cœur que je renversai une chaise et courus dans ma chambre pour reprendre haleine.
Et maman qui est au lit ! Mais cela est bien égal, puisqu’il n’y avait ni Torlonia ni Antonelli. C’était une farce de Walitsky. J’étais si furieuse que je le battrais s’il se trouvait sous ma main. Canaille !
Vers dix heures Antonelli arriva en réalité. Je me suis ennuyée ou plutôt Walitsky et Dina m’ont ennuyée; surtout Dina avec ses petites mines significatives, ses prétextes continuels pour s’éloigner et pour nous laisser libres ! Je déteste cela ! Je n’ai pas besoin de complaisances. Cette fille est amoureuse de Pietro et me jalouse en silence, ce dont je suis furieuse.
— Ne me montrez plus le portrait du Pape, dit-il, l’autre soir vous me l’avez montré et j’ai eu tant de malheur !
— Quel malheur ??
— Un très grand.
— Lequel.
— Je ne peux pas dire, mais c’est un bien grand malheur.
Je n’ai presque pas besoin qu’il me le dise, je devine le bien grand malheur. Une conversation avec le vieil Antonelli. Je voudrais savoir à qui ils se sont adressés pour des renseignements.
Bigre, bigre, j’ai besoin de parler avec Pietro. J’ai besoin de lui demander bien des choses, car il ne convient pas que cette saie incertitude dure plus longtemps. Ma position est fausse. Accepter ou refuser sera mon affaire, mais il faut que les choses soient faites convenablement. Il est au-dessous de moi de traîner plus longtemps ainsi, il vient s’amuser, et son père ne veut pas consentir. Il faut lui parler. Où ? Comment ? D’ailleurs c’est à lui de me demander cette entrevue. Il me semble qu’il ne m’aime plus, je suis jalouse de tout le monde.
Ce pauvre Yourkoff ! Il n’avait que trente-six ans.
Il m’a tant regardée ce soir. J’étais mise et coiffée trop... vous comprenez ? Il rêvera de moi cette nuit. Vous comprenez ? Je parie que oui.
— Je ne vous aime pas, lui ai-je dit avant-hier, mais je vous souffre et c’est bien assez.
— Non, ce n’est pas assez, je ne veux pas être souffert !
— Que voulez-vous donc ?
— Je veux être aimé.
— Ah, ha !
Pietro n’est pas un petit jeune homme. Je me suis trompée sur son compte, il se dessine de plus en plus, et je commence à avoir une certaine considération pour lui.
Un soir seulement il ne m’a pas dit: je vous aime, et il me semble qu’il ne m’aime plus. Je hais le vague dans de pareils cas, et je suis jusqu’au cou dans le vague pour le moment.