Vendredi 24 mars 1876

Je commence à devenir inquiète, je reviens de la table d’hôte, j’ai bu une demi-bouteille de vin, et eus une conversation sur la politique avec un baron et une baronne de nationalité inconnue. Ils semblaient très satisfaits et même un peu étonnés de la harangue d’un aussi jeune chien que moi.
Nous avons visité l’atelier d’un certain Popoff, sculpteur. Les villas Pamphili et Borghése étant fermées nous sommes allées à la Farnesina, les bords du Tibre étaient passablement fertiles en voitures cet après-midi. Et de très loin j’ai reconnu les chevaux de Clément Torlonia, qui ne tarda pas de nous devancer en ôtant son chapeau et en souriant comme lui seul sourit. Il était avec sa mère très belle et presque jeune. Torlonia gagne cinquante pour cent quand il sourit. Je suis folle de son sourire.
Pour la première fois à Rome, je me suis promenée au Pincio à pied. On était tout surpris de me voir marcher.
Antonelli se promenait avec une dame très laide et un vieux monsieur aussi à pied. Ensuite nous l’avons vu auprès d’un landau, puis dix fois à pied, en fiacre et de toutes les manières imaginables. Il s’est secoué comme jamais. J’ai tout raconté aux miens et maman trouve que j’avais raison de faire comme j’ai fait.
Ce maudit Torlonia salue et sourit à chaque rencontre et son sourire m’a ensorcelée, parole d’honneur. Je suis un peu grise, mais je comprends bien ce que je dis.
Grise ! Quelle horreur ! tout cela en honneur de Clément, il ne le sait seulement pas et ne s’en fiche pas mal.
Dear, dear ! Le magnétisme de la pensée... bêtise que tout cela.
J’ai rencontré toutes nos connaissances et tous ceux que je connais sans connaître, le soleil était chaud, Antoneili était froid... oui, et c’est cette froideur qui me donne à penser, viendra-t-il ce soir ? Il n’est pas encore neuf heures, j’ai longtemps à attendre. Est-ce qu’un homme qui aime vraiment peut se retirer pour si peu ? Non, mais il peut longtemps bouder, par caprice, par crainte, par amour même.
Une nouvelle ! Fanny Lear est à Rome. Je l’ai vue aujourd’hui. C’est une jolie femme, mais une expression malheureuse, et la taille, quant à la taille on ne peut pas juger à présent car je crois qu’elle est enceinte.
Torlonia ne vient pas. Et dire que je me suis grisée pour lui. Quelquefois je pense que je suis bête, non, pas bête, mais folle, et folle avec préméditation.
Ah ! si Torlonia venait ce soir. Est-il possible qu’il ne m’aime pas du tout !!!! C’est outrageant ! Est-ce qu’il n’y a pas un moyen pour se faire aimer ! Est-il possible que mon si grand désir soit vain !!!
Tigre et hyène ! Torlonia n’est pas composé de neuf lettres et ne commence pas par un A, mais dans ce nom il y a huit lettres comme dans Hamilton et Torlonia est duc, comme Hamilton.
Misère des misères et chien de chien !
Nous avons passé la soirée avec Plowden. Il est très fin et comprend son monde mais me dit beaucoup sans en avoir l’air.
Naturellement, comme disait Loëbecke, il dépose son cœur à mes pieds. Je ne m’en fiche pas mal, mais c’est toujours flatteur. Que de choses je trouverais à écrire si c’était un autre que Plowden.
Le seul moyen de me toucher, dit-il, c’est m’irriter, me dépiter et me contrarier.
— Plowden vous avez de l’esprit, foi de Marie.
Antonelli n’est pas venu. Au commencement j’en ai été inquiète, mais ayant vu que maman et Dina et tous enfin prenaient la chose comme il fallait, je me suis tranquillisée, et suis très tranquille.
Antonelli ne croit pas m’avoir offensée, mais il se croit au contraire offensé. Il sentirait peut-être la justesse de ma conduite si je ne l’avais pas rudoyé depuis deux jours et sans aucune raison. Le dernier soir chez nous, je suis venue très sérieusement lui demander raison des vilenies qu’il a dites su’ mon compte à Torlonia et à Fosti. Il s’est offensé tout pâle et me supplia de dire le nom de celui qui l’avait calomnié.
— Je ne me suis pas encore battu, ce sera mon premier duel !
Le scélérat se battrait. Je sais une fois énervé, il est capable de tout.
A présent il se croit offensé, je lui donne vingt-quatre heures pour se sentir très malheureux, une fois dans cet état il commencera à se trouver des torts et finira pas s’accuser complètement. Une fois dans son tort il saura ce qu’il a à faire. Mais je vous dirai, tenez, c’est ridicule sans doute, mais je le dirai quand même. Je suis folle de Torlonia. Si j’allais l’aimer pour tout de bon ? Oh ! non; je ne ferai pas cette bêtise. Lui, sa mère, ses chevaux, sa carte de visite, tout cela m’est sympathique, tout cela m’intéresse ! Je ne cesserai jamais d’en parler; j’en écrirai sans fin. C’est absurde, puisqu’il ne pense pas à moi. Sa face si sympathique, son sourire ravissant, son air assuré, hautain et candide en même temps... Ne riez pas, il y a de quoi, direz-vous, peut-être. Il ne convient pas d’employer de pareilles expressions en parlant d’un homme je sais. Mais puisque je l’adore !