Journal de Marie Bashkirtseff

Bigre, les visites aux monuments et les deux hommes sous nos fenêtres. C'est à présent qu'il me faut tout mon esprit pour enregistrer les graves événements.
Le Colisée visité en détail. Nous sommes montées jusqu'en haut. J'étouffais, mais pas de fatigue, mais d'admiration pour cette grandeur déchue. La loge des Césars, puis celle des vestales en face. Et, à chaque loge, je m'arrêtais pour dire que là peut-être a marché le plus petit pied de Rome, puis là était un Soroka quelconque, le beau Clodius peut-être, et les autres de continuer sur ce ton. Puis nous allons voir le palais des Césars, tous les gardiens sont français, je me sentais chez moi, parmi les miens. On nous fait voir les fragments retrouvés dans les dernières fouilles. Une Vénus genitrix sans tête mais assez belle.
Tout de suite je reconnais mon Néron, puis Germanicus, puis Vespasien et sa femme Livia Augusta si je ne me trompe pas, mais je crois que je me trompe.
Puis nous passons par les palais de Caligula, de Néron, de Vespasien. J'ai la contrariété de voir combien le pavé moderne du corridor est vilain en comparaison du pavé ancien. On nous montre des fresques assez effacées mais dans lesquelles on peut voir des proportions admirables et de ravissantes figures de femmes bien qu'en petit. Puis les vieilles monnaies, des fragments de verre, des poteries et un tas de bêtises très curieuses à voir pour des gens instruits. De là nous allons à l'église de San Pietro in Vincoli. On y conserve les vraies chaînes de saint Pierre, puis dans un lieu infiniment plus profane, à l'Apollo.
On donne "Ruy Bias" et il n'y a pas une loge au bel étage. Le rez-de-chaussée est trop désagréable.
Il grêle, il pleut mais à six heures les deux Sorokas sont à leur place. Le ciel s'éclaircit un peu après dîner et Domenica, Lola et Dina sortent, de cette façon ce sera plus convenable, personne n'ira rire et lorgner aux fenêtres. Dina est si bête, il n'y a qu'à l'exciter et elle fera les choses les plus inconvenantes de la terre. Mais elles reviennent et de nouveau Dina, enveloppée coquettement d'un voile noir, va poser à la fenêtre. C'est absurde !
Il pleut et Soroka mouillé jusqu'aux os monte dans un coupé et se fait promener au pas devant l'hôtel, tandis que son pauvre Galula, collé au mur et la tête renversée, ne quitte pas des yeux la fenêtre de maman dont seule les volets se déplacent et à laquelle il peut apercevoir de temps en temps ma propre personne et Dina toujours.
C'est excessivement gentil, comme dirait le Surprenant.
- Allons nous promener s'écrie Lola.
Et nous prenons un fiacre et allons, moi en mantille grise à capuchon. Le petit Galula s'est approché tout près pour nous voir monter en voiture et pour entendre ce que nous dirions au cocher. Après cela je perds Soroka de vue, le détestable Galula reste seul jusqu'à dix heures, jusqu'à ce que la lumière disparaît du salon.
Soroka est sans doute allé au théâtre car la terza sera ce soir. La prima et la terza sera sont celles de l'aristocratie, la seconde et la quatrième sont pour la canaille.
Je dis seulement une chose. Ces deux animaux font preuve d'une rare patience depuis deux jours, peut-être même depuis plus longtemps, car ils nous suivent dans la rue depuis deux semaines je crois, eh bien ! je disais donc que... oui je disais qu'ils font tout au monde pour se faire remarquer; ils ont réussi. A présent s'ils ne viennent plus rester sous nos fenêtres pendant des heures entières exposés au plus mauvais temps du monde, s'ils ne me regardent plus au théâtre, je ragerai comme une folle, voilà mon caractère. Ce sera stupide. Et chaque Soroka peut me faire rager en agissant de cette façon. Je me garderais bien de le dire tout haut.
- "J'étais à l'Opéra, écrit ma tante, Audiffret est entré, a lorgné notre loge et s'est en allé de suite".-
Elle dit aussi qu'elle ne pourra pas venir bientôt, mais qu'elle ne désire rien pourvu que Marie soit bien, pourvu que Marie soit heureuse, quant à elle elle donnerait sans hésiter un instant de sa vie pour cela.
ce sont des sentiments très louables, seulement ils ne me servent à rien et je suis tout de même misérable, seule. Je ne vais nulle part, je moisis dans l'ombre, j'ai dix-sept ans ! Bigre ! Non, je ne veux pas parler de cela je pleurerais et cela n'aiderait en rien.
Les Sorokas, la vue des monts Aventin, Palatin, Capitolin, Vatican, les ruines des temples de Romulus (à présent une église de Saint Théodore) de Saturne, de Jupiter Stator dont il ne reste que l'emplacement, l'arc de Septime Sévère, le temple de Janus, qui était ouvert en temps de guerre seulement, tout cela me remplit la tête et pourtant je m'ennuie. Je veux aller dans le monde ! Dieu ! quel martyre ! Il n'y a rien au monde de plus détestable que cette position !
Oh ! toujours crier, toujours me plaindre et toujours en vain !