Samedi, 22 janvier 1876

Hier soir je fis les cartes et elles me prédirent des désagréments, une contrariété à cause d’une entrevue avec un homme vieux ou d’Eglise. Et tout au contraire de cela je n’ai eu que des choses agréables. Bon, cela me prouve pour la dixième fois combien elles mentent, et combien l’on est sot d’y attacher la moindre importance.
Dina se fait coiffer par un coiffeur, moi aussi mais cet animal m’arrange hideusement, en dix minutes je change tout et nous partons pour le Vatican.
Je n’ai jamais vu rien de comparable aux escaliers et aux chambres que nous traversons.
Comme à Saint-Pierre je ne trouve rien à critiquer. Un domestique tout habillé de damas rouge nous conduit dans une longue galerie adorablement peinte avec des médaillons en bronze incrustés dans les murs, et des camées. A droite et à gauche sont des chaises assez dures et au fond le buste de Pie IX au dessous duquel se trouve un bon fauteuil doré, en velours rouge. L’heure fixée était onze trois quarts mais à une heure seulement la portière s’ouvre et après quelques gardes, des officiers en uniforme, et outre plusieurs cardinaux, paraît le Saint-Père, habillé de blanc avec un manteau rouge, et s’appuyant sur une canne à tête d’ivoire.
Je le connaissais bien par ses portraits, mais en réalité il est beaucoup plus vieux, tant que sa lèvre inférieure pend comme chez un vieux chien.
Tout le monde se mit à genoux, le Pape s’approcha premièrement de nous et demanda qui nous étions, un cardinal lisait les lettres d’audience et lui disait les noms.
— Russes ? dit-il, alors de Pétersbourg ?
— Non Saint-Père, dit maman, de la Petite Russie.
— Ces demoiselles sont à vous ? demanda-t-il encore.
— Oui, Saint-Père.
Nous étions à droite, ceux du côté gauche étaient à genoux.
— Relevez-vous, relevez-vous, dit le Saint-Père.
Dina voulut se relever.
— Non, dit-il, c’est pour ceux qui sont à gauche, vous pouvez rester. Et il lui posa sa main sur la tête de façon à la faire incliner très bas. Puis il nous donna sa main à baiser et passa à d’autres adressant quelques mots à chacun. Quand il passait devant ceux du côté gauche ce fut notre tour de nous relever.
Ensuite il s’arrêta au milieu et de nouveau on s’agenouilla et il nous fit un petit discours en fort mauvais français comparant les demandes d’indulgences à l’approche du jubilé, au repentir qui vient au moment de mourir, et disant qu’il fallait gagner le ciel peu à peu, en faisant tous les jours quelque chose d’agréable à Dieu.
— C’est peu à peu qu’il faut gagner sa patrie, dit-il, mais la patrie ce n’est pas Londres, ce n’est pas Saint-Pétersbourg, ce n’est pas Paris, c’est le ciel !
Il ne faut pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penser tous les jours et non pas faire comme on fait à l’approche du jubilé, non è vero, ajouta t-il en italien se tournant vers un de sa suite, auché il cardinale xxx (le nom m’échappe) lo sa.
Le cardinal apostrophé se mit à rire ainsi que tous les autres prêtres, ça devait avoir un sens pour eux, et le Saint-Père s’en alla très content et très souriant après avoir donné sa bénédiction aux personnes, aux chapelets, aux images etc. J’avais un chapelet que j’ai enfermé dans une boîte à savon aussitôt rentrée.
Pendant que ce vieux bénissait et parlait je priais Dieu de faire en sorte que la bénédiction du pape me soit une vraie bénédiction et que je sois délivrée de tous mes chagrins.
Il y avait là des cardinaux qui me regardaient tout comme s’ils étaient Audiffret ou Manara à la sortie de l’Opéra de Nice.
Du Vatican nous allons faire nos photographies, en voiles noirs. Ce sera un souvenir et le voile me va bien.
Puis je rentre, me décoiffe, me change de robe et me mets à confectionner un vêtement comme celui de la Béatrice de Dante et un turban comme chez Béatrice Cenci. Les coiffures Marie Stuart et Marie-Antoinette sont prêtes. Lundi je poserai.
Je suis complètement folle d’habits flottants, je ne puis voir une robe ou un chapeau à la mode, il me faut une chemise blanche à l’antique à mille plis et dessinant les formes, et un turban blanc sur la tête.
Dina me sert de mannequin et cela m’amuse.
Le soir J’ai prié maman de m’acheter deux poupées, l’une blonde, l’autre brune, j’habille la blonde en pape et de la brune Dina fait une papesse.
Depuis que nous sommes à Rome nous ne rions que de Galula, nous l’avons choisi parce que c’est un être sans importance aucune, un peu plus d’une chauve-souris, beaucoup moins qu’un homme. Ce soir Dina promet de lui porter une plume bénite par le pape afin qu’il devienne vil notaire.
J’ai envie de revoir le Pape, et je le reverrai avant de partir. Il me semble à présent une connaissance. Ces cardinaux se comportent avec lui comme avec [un] enfant, et je suis sûre qu’il ne s’occupe plus de rien.
Aujourd’hui étaient les courses à Nice. Comme ils ont dû s’amuser.
Encore une preuve du mensonge des cartes. Hier j’ai fait venir une espèce de sorcière et elle m’a fait la bonne aventure et m’a dit d’appeler celui que je veux, j’ai appelé Audiffret et cette femme m’a dit qu’il ne pouvait vivre sans moi, qu’il se meurt de tristesse et de jalousie, qu’une méchante femme lui a fait des calomnies sur mon compte et qu’il en est le plus malheureux des hommes, qu’il ne pense qu’à venir car bien véritablement il ne peut pas vivre sans moi, il m’adore, mais moi je pense à un autre, et il est jaloux, surtout parce que cette méchante femme lui a médit de moi, lui a dit que j’en aimais un autre, etc.
Que toutes les sorcières crèvent et que toutes les cartes brûlent ! Rien que des mensonges.
Ce sont les premières courses à Nice que je manque depuis quatre ans, en 1870-71 c’était la guerre, j’ai donc vu les courses en 1871-72, de 1872-73, 1873-74, et de 1874-75. Quatre années de courses.
Je ne retournerai pas à Nice pendant l’hiver si mon chagrin continue, si je veux y aller, c’est y aller en reine, si je veux y rester c’et y rester en maîtresse. Et j’y suis plus mal que la dernière bouquetière. Je n’y veux donc pas y aller.
Si je pouvais y demeurer comme je veux, je donnerais cinq ans de ma vie à n’importe qui.
Etre mal à Paris, ça se comprend encore, mais être mal à Nice ! On ne peut l’aimer qu’en y régnant.