Journal de Marie Bashkirtseff

Hier soir je fis les cartes et elles me predirent des desagrements, une contrariete a cause d'une entrevue avec un homme vieux ou d'Eglise. Et tout au contraire de cela je n'ai eu que des choses agreables. Bon, cela me prouve pour la dixieme fois combien elles mentent, et combien l'on est sot d'y attacher la moindre importance.
Dina se fait coiffer par un coiffeur, moi aussi mais cet animal m'arrange hideusement, en dix minutes je change tout et nous partons pour le Vatican.
Je n'ai jamais vu rien de comparable aux escaliers et aux chambres que nous traversons.
Comme a Saint-Pierre je ne trouve rien a critiquer. Un domestique tout habille de damas rouge nous conduit dans une longue galerie adorablement peinte avec des medaillons en bronze incrustes dans les murs, et des camees. A droite et a gauche sont des chaises assez dures et au fond le buste de Pie IX au dessous duquel se trouve un bon fauteuil dore, en velours rouge. L'heure fixee etait onze trois quarts mais a une heure seulement la portiere s'ouvre et apres quelques gardes, des officiers en uniforme, et outre plusieurs cardinaux, parait le Saint-Pere, habille de blanc avec un manteau rouge, et s'appuyant sur une canne a tete d'ivoire.
Je le connaissais bien par ses portraits, mais en realite il est beaucoup plus vieux, tant que sa levre inferieure pend comme chez un vieux chien.
Tout le monde se mit a genoux, le Pape s'approcha premierement de nous et demanda qui nous etions, un cardinal lisait les lettres d'audience et lui disait les noms.
— Russes ? dit-il, alors de Petersbourg ?
— Non Saint-Pere, dit maman, de la Petite Russie.
— Ces demoiselles sont a vous ? demanda-t-il encore.
— Oui, Saint-Pere.
Nous etions a droite, ceux du cote gauche etaient a genoux.
— Relevez-vous, relevez-vous, dit le Saint-Pere.
Dina voulut se relever.
— Non, dit-il, c'est pour ceux qui sont a gauche, vous pouvez rester. Et il lui posa sa main sur la tete de facon a la faire incliner tres bas. Puis il nous donna sa main a baiser et passa a d'autres adressant quelques mots a chacun. Quand il passait devant ceux du cote gauche ce fut notre tour de nous relever.
Ensuite il s'arreta au milieu et de nouveau on s'agenouilla et il nous fit un petit discours en fort mauvais francais comparant les demandes d'indulgences a l'approche du jubile, au repentir qui vient au moment de mourir, et disant qu'il fallait gagner le ciel peu a peu, en faisant tous les jours quelque chose d'agreable a Dieu.
— C'est peu a peu qu'il faut gagner sa patrie, dit-il, mais la patrie ce n'est pas Londres, ce n'est pas Saint-Petersbourg, ce n'est pas Paris, c'est le ciel !
Il ne faut pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penser tous les jours et non pas faire comme on fait a l'approche du jubile, non e vero, ajouta t-il en italien se tournant vers un de sa suite, auche il cardinale xxx (le nom m'echappe) lo sa.
Le cardinal apostrophe se mit a rire ainsi que tous les autres [Raye: pretres], ca devait avoir un sens pour eux, et le Saint-Pere s'en alla tres content et tres souriant apres avoir donne sa benediction aux personnes, aux chapelets, aux images etc. J'avais un chapelet que j'ai enferme dans une boite a savon aussitot rentree.
Pendant que ce vieux benissait et parlait je priais Dieu de faire en sorte que la benediction du pape me soit une vraie benediction et que je sois delivree de tous mes chagrins.
Il y avait la des cardinaux qui me regardaient tout comme s'ils etaient Audiffret ou Manara a la sortie de l'Opera de Nice.
Du Vatican nous allons faire nos photographies, en voiles noirs. Ce sera un souvenir et le voile me va bien.
Puis je rentre, me decoiffe, me change de robe et me mets a confectionner un vetement comme celui de la Beatrice de Dante et un turban comme chez Beatrice Cenci. Les coiffures Marie Stuart et Marie-Antoinette sont pretes. Lundi je poserai.
Je suis completement folle d'habits flottants, je ne puis voir une robe ou un chapeau a la mode, il me faut une chemise blanche a l'antique a mille plis et dessinant les formes, et un turban blanc sur la tete.
Dina me sert de mannequin et cela m'amuse.
[Mot noirci: Le soir] J'ai prie maman de m'acheter deux poupees, l'une blonde, l'autre brune, j'habille la blonde en pape et de la brune Dina fait une papesse.
Depuis que nous sommes a Rome nous ne rions que de Galula, nous l'avons choisi parce que c'est un etre sans importance aucune, un peu plus d'une chauve-souris, beaucoup moins qu'un homme. Ce soir Dina promet de lui porter une plume benite par le pape afin qu'il devienne vil notaire.
J'ai envie de revoir le Pape, et je le reverrai avant de partir. Il me semble a present une connaissance. Ces cardinaux se comportent avec lui comme avec [un] enfant, et je suis sure qu'il ne s'occupe plus de rien.
Aujourd'hui etaient les courses a Nice. Comme ils ont du s'amuser.
Encore une preuve du mensonge des cartes. Hier j'ai fait venir une espece de sorciere et elle m'a fait la bonne aventure et m'a dit d'appeler celui que je veux, j'ai appele Audiffret et cette femme m'a dit qu'il ne pouvait vivre sans moi, qu'il se meurt de tristesse et de jalousie, qu'une mechante femme lui a fait des calomnies sur mon compte et qu'il en est le plus malheureux des hommes, qu'il ne pense qu'a venir car bien veritablement il ne peut pas vivre sans moi, il m'adore, mais moi je pense a un autre, et il est jaloux, surtout parce que cette mechante femme lui a medit de moi, lui a dit que j'en aimais un autre, etc.
Que toutes les sorcieres crevent et que toutes les cartes brulent ! Rien que des mensonges.
Ce sont les premieres courses a Nice que je manque depuis quatre ans, en 1870-71 c'etait la guerre, j'ai donc vu les courses en 1871-72, de 1872-73, 1873-74, et de 1874-75. Quatre annees de courses.
Je ne retournerai pas a Nice pendant l'hiver si mon chagrin continue, si je veux y aller, c'est y aller en reine, si je veux y rester c'et y rester en maitresse. Et j'y suis plus mal que la derniere bouquetiere. Je n'y veux donc pas y aller.
Si je pouvais y demeurer comme je veux, je donnerais cinq ans de ma vie a n'importe qui.
Etre mal a Paris, ca se comprend encore, mais etre mal a Nice ! On ne peut l'aimer qu'en y regnant.