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Mardi, 11 janvier 1876
Lettre recopiée · Lettre anonyme de Marie à Emile d’Audiffret, signée « les frères moines de Cimiez », 11 janvier 1876+Ce n’est pas sa faute, pauvre corps innocent ! Tu es innocent et tu vas en avoir la preuve.Ton âme a décampé ! Ecoute ce pénible récit.Lorsque le lendemain du jour où elle nous fut apportée, le supérieur voulut lui donner sa nourriture habituelle qui consiste (le savant frère Ardigo nous a donné ce renseignement) en affiches des trois théâtres de Nice et en un peu de poudre de riz, lorsqu’à cet effet le supérieur ouvrit sa boîte à bois, il n’y trouve plus son âme, elle avait fui les saints lieux III!Le supérieur venait de déjeuner, il en resta ébahi, les affiches qu’il s’était procurées avec tant de peine des ouvreuses par l’entremise du frère Ardigo et la poudre de riz qu’il avait été demandée avec un soin tout fraternel à Maurice Gros lui tombèrent des mains et un épais nuage vint obscurcir ces yeux !Nonobstant le saint homme ne se laissa pas vaincre par la situation, il envoya de suite huit frères des plus expérimentés à la poursuite de la rebelle substance.Depuis deux jours déjà nos huit frères parcourent la nouvelle et la vieille ville, ils pénètrent jusqu’ à la boutique de son oncle, même s’informant auprès de lui de la fugitive, mais son oncle se contente de se signer de la tête aux pieds et de cracher au plafond en frissonnant d’horreur.Tous les soirs les huit freres missionnaires font leur rapport au superieur, le rapport de ce soir nous a rempli de terreur; on a vu son ame voltiger a l’avenue de la Gare non loin de la Maison Doree, immediatement les huit freres s’etaient armes d’instruments usites pour la chasse a papillons, mais tous leurs efforts furent vains, car la recalcitrante vapeur alla se confondre avec la fumee du cigare de M. Milon de Veraillon qui savourait une tasse de cafe a la Maison Doree.Cherche ton âme ô corps infortuné ! De notre côté nous faisons notre possible, les huit frères ne perdent pas une minute.Nous prions Dieu et son Saint patron pour qu’ils aient sa malheureuse carcasse en leur sainte et digne garde. Les frères moines de Cimiez. P.S. Dimanche prochain nous vous enverrons deux frères qui vous feront savoir le résultat de nos recherches.
Cette lettre se met dans une belle enveloppe avec cette adresse: Monsieur Emile d’Audiffret, Tour Audiffret.
Et celle-là dans une autre enveloppe avec l’adresse suivante: Au révérend frère supérieur de Cimiez, couvent de Cimiez.
Lettre recopiée · Lettre anonyme de Marie au supérieur du couvent de Cimiez, 11 janvier 1876Mon pere, Je désire faire un don au couvent, un don aussi considérable que mes moyens me permettent, mais je désire que ce soit ignoré de tous. La main gauche doit ignorer ce que donne la droite. A cet effet, je vous prie, Révérend père de m’envoyer dimanche prochain à dix heures et demie du matin, deux de vos frères auxquels je remetterai mon offrande. Afin que je sache que ce sont bien eux, ils n’auront qu’à dire qu’ils viennent pour me parler de mon âme, et ils seront de suite introduits. Je n’ai pas besoin révérend frère de vous recommander de brûler cette lettre. E. d’Audiffret
Vous comprenez ?
Pour écrire cette lettre j’ai composé une écriture tout à fait méconnaissable et en même temps celle d’un homme. Les frères moines n’ont aucun motif pour ne pas croire. Je m’imagine la scène et ris toute la journée pendant que maman garde son lit et Dina la soigne. Maman malade, un temps pluvieux ! Si ce n’était cette lettre, j’en pleurerais.
Quand la correspondance avec les moines sera terminée, quand l’âme rentrera dans le corps du Surprenant, je rassemblerai toutes les lettres et je ferai sur ce sujet un poème comme le Lutrin.
Nous ne sommes pas sorties, mais le peintre Katorbinsky est venu, demain commencent les leçons. Monseigneur de Falloux ne pouvant sortir lui-même nous a envoyé le chevalier Rossi nous faisant dire un tas de choses et priant maman de le venir voir dans deux jours, lorsqu’il sera en état de recevoir, quant à sortir il n’y pense pas avant sept ou huit jours.
C’est moi qui reçois ce monsieur et nous parlons de Mme de Mouzay et de Monseigneur, qui « va se mettre à notre disposition » aussitôt rétabli. J’apprends beaucoup de choses concernant la ville. Je me sens toute fière de recevoir quelqu’un moi-même, ça semble le premier acte de volonté d’un roi.
Le prêtre russe a été chez nous lui aussi. Dans Rome, je me sens venir un caprice pour les frocards. C’est nouveau pour moi et cela me plaît.
J’ai encore répété la conjuration et j’ai vu le Surprenant, il s’était laissé pousser la barbe et je le lui reprochais, alors il prit de la boue, de la terre mouillée, et m’en mit sur la robe, et moi prenant la même boue je la lui mis sur le visage. Nous nous querellions. Je voudrais savoir s’il a rêvé de moi et si la conjuration agit sur tous les deux.
Enfin, j’ai déjà un professeur de peinture, c’est quelque chose, aussi le chevalier Rossi a dit que pour le chant il n’y a personne comme la Rosali, une dame qui enseigne très bien.
Ce soir je vois tout en rose, et je pense déjà à une lettre où il sera dit d’Audiffret: et qu’on l’appelle Surprenant, tres mou, impropre, malhonnete, cupide, luxurieux, ivrogne.
Juste ce que Septime Sévère disait d’Albinus.
Pourvu que l’hiver passe plus vite, à Nice je me sens mieux avec toutes mes infortunes, je désespère plus à mon aise.
Seulement voilà, le printemps dernier il n’y avait personne, c’est autour de nous que se tout ce qu’il y avait de mieux, la Prodgers était abandonnée, les autres aussi. Tandis que ce printemps il n’y aura encore personne, mais la Prodgers aura Miss Robenson, elles resteront sans doute tard, jusqu’au mois de juin, et me feront crever de rage, car bien certainement c’est avec elles que tout le monde sera.
Le Surprenant et tous les autres; il se peut aussi que les nouvelles Anglaises restent tard au printemps et que les messieurs sous la conduite de Tournon et du Surprenant leur forment une espèce de cour comme il y a trois ans à la princesse Galitzine et à Mme Chilowsky, toutes deux mortes il y a un mois.
Voilà bien des conjectures, il se peut aussi qu’à mon retour à Nice il n’y ait plus personne, et que le Surprenant soit à Paris ou .... au couvent.
Nous verrons ce qui sera. Sarà quel che sarà. Il se peut aussi, ça c’est le plus désagréable, il se peut aussi que le Surprenant soit marié ou sur le point de l’être.
Enfin, nous verrons, en attendant étudions, et tâchons d’aller dans le monde, car c’est pitié de garder toutes mes toilettes dans les armoires, ou de les laisser moisir dans les coffres.
Prions Dieu, espérons, et aussi écrivons des lettres à Audiffret.
J’ai envie de m’entourer de croix, de reliques, de chapelets, d’images.