Mardi, 28 décembre 1875

Je m’amuse à faire la folle, toute la journée et tout le monde encourage ma bêtise.
Nous étions chez la bonne Mme de Mouzay, elle est malade au lit.
J’ai vu Manara qui m’a lancé une œillade.
Le Surprenant ne se voit nulle part. Maman dit que Balestro le rocailleur étant venu ici pour je ne sais quel travail lui a dit que M. Emile était au lit. Je crois que maman a inventé.
Il est resté une ravissante queue de faisan d’hier, qui m’a donné une idée que je mis imédiatement en exécution. Je trouvai une longue manche de soie rouge, j’ai cousu à une extrémité un cercle de carton, recouvert de soie, et l’autre extrémité, j’ai froncée et fis au bout une espèce de houppe, devant je fixai la queue de faisan retenue par une cocarde. Ce qui fait une espèce de toque dont le fond long de soixante centimètres retombe gracieusement comme un bonnet de pêcheur. Ce bonnet j’enverrai au Surprenant, du Var et par petite vitesse.
Je veux le faire crever de colère. J’ai cousu très solidement pour que pendant le premier mouvement de colère il ne le déchire, car, après il peut revenir sur le compte de cet envoi et porter ce bonnet à la maison comme Léon porte le vieux chapeau de théâtre.
En outre je lui écris ceci:
Lettre recopiéeBillet anonyme de Marie à Emile d’Audiffret, décembre 1875
Sardanapale de la Tour, tu pourriras. Le dehors est fleuri Le dedans est pourri. signé: Alfeda-da-fé Ayez pitie.
et sur l’autre côté:
Comment va papa ?
Bébé va bien, il sait déjà dire: Papa, Emile. Es-tu content ? Je ne sais moi-même que veulent dire ces spirituelles plaisanteries, mais j’en ris de bon cœur.
Si vous croyez que je vais cesser. Ah ! par exemple ! Il en recevra tous les jours. Il a très mauvais caractère, il n’y a qu’à voir pour cela son écriture; irritable, violent, capricieux, méchant.
Chacune de ces qualités me l’embellit. Je n’aime pas les hommes bons, loyaux, réguliers, francs, j’aime les mauvais sujets, les garnements. Si on se souvient j’ai dit la-dessus mon opinion à propos de l’expression de la figure du duc de Hamilton.
Le salon du château est éclairé, j’écris devant une petite table, avec deux bougies devant moi. J’ai ouvert la porte de mon cabinet de toilette qui est juste en face de la fenêtre, de sorte qu’on me voit de là.
Non, pas seulement pour cet homme, mais en général j’aime qu’on voie tout ce qui se fait chez moi.
Je viens de lorgner le château, en fermant la porte le cabinet se trouve dans l’obscurité et on ne me voit pas. Il n’y a là haut qu’une faible, à peine perceptible lumière, presque rien. Cela m’a l’air d’une bougie, à travers des rideaux, ou peut-être est-ce la lanterne d’un fiacre, non la lanterne éclairerait davantage.
C’est singulier comme une lumière là haut m’amuse, me tranquillise et, comme lorsqu’il fait sombre je me sens mécontente.
Je serais tout à fait heureuse si je le savais toujours seul chez lui. Qu’il me crache dessus, bien, mais qu’il ne regarde pas les autres.
Ah ! si je pouvais l’enfermer quelque part, seul, seul, seul. Je suis mécontente de le voir même en compagnie d’hommes. Puisqu’il ne se plaît pas avec moi, je voudrais qu’il s’ennuyât tout seul, quelque part enfermé. Ah ! quelle joie ce serait !
Pour un instant la porte de la tour gauche s’était éclairée et à présent il fait tout à fait sombre.
L’animal est sans doute au Cercle, puisqu’à l’Opéra on ne joue pas ce soir..
Et qu’est-ce qui fait que je m’en occupe tant ? L’oisiveté, et rien d’autre.
Il est dix heures moins cinq minutes. Je n’ai rien à faire, je vais dormir. Ah ! que c’est bon, la vie !