Dimanche, 19 décembre 1875

Collignon m’inquiète sérieusement en assurant qu’il sait d’où viennent ces lettres. La dernière est abominable, et s’il sait qu’elle est de moi... Je suis très très inquiète.
J’étais à l’église avec Dina, il fait gris. A la Promenade j’ai une grande peur de rencontrer Audiffret, il me semble qu’il sait et vous devez comprendre ma crainte.
Mais mon salut est comme à l’ordinaire, et je respire plus librement. C’est cette Collignon qui m’a effrayée.
J’ai dit que je voulais aller à la prochaine matinée. On me répond avec des larmes que c’est impossible, nous ne connaissons personne, ne sommes rattachés par aucun lien à la société, c’est impossible.
Maman fond en larmes, ce que voyant je me retiens et ne dis mot. Ce n’est pour m’en faire un mérite, si je ne parlais pas c’est que j’étais lasse, lasse, lasse !
La princesse Galitzine nous a envoyé des bonbons et des choses russes par la comtesse Galenichtchew-Koutouzoff, qui a été aujourd’hui chez maman. Pauvre princesse, on l’accusait d’avance d’oubli, d’ingratitude. Ce ne sont pas ses bonbons qui me font plaisir, c’est l’attention si gentille. Je la défendais toujours, c’est une gentille femme, bien née, bien mariée, et son sang n’est pas un sang de faquine.
Aussitôt le crépuscule arrivé et la Promenade devenue déserte je me laisse aller. Je ferme les yeux et pleure.
Demain il y a au Cercle de la Méditerranée un concert au profit de l’école gratuite des Beaux-Arts, je vais au Cercle prendre des billets. Je suis entrée par la grande porte, puis on m’a fait passer par une espèce d’antichambre et de corridor, bien chauffés, bien éclairés, pour arriver chez le secrétaire qui m’a donné le petit livre, où il y a tous les règlements, les noms des membres etc. etc.
Ils sont heureux ces hommes.
Ce cercle m’a fait un effet charmant, il y regne une fraternite; un chez soi, qui rappellent le couvent. Je ne m’etonne plus que ces messieurs fuient leurs maisons mal eclairees, mal chauffees, negligees, les soins du menage, les domestiques mal disciplines, une femme en robe de chambre et de mechante humeur, pour aller dans un endroit ou tout est bien, calme, confortable, elegant. Dans un pays « ou fleurit l’oranger, ou la brise est plus douce et l’oiseau plus leger ».
Oh femmes ! ne vous plaignez pas, mais soignez votre intérieur, on aurait pu donner de longues instructions, moi je me contente de dire: Faites votre maison autant que possible ressembler à un cercle, et traitez vos maris comme les traiteraient mesdames Laura, Clémence, Maria, etc. etc. et vous serez heureuses et vos fichus maris aussi.
Loftus me paraît déjà moins beau, il était en voiture avec Leech. Je suis jalouse.
Pour aller à la matinée, il faut une invitation d’un membre permanent. Le seul que je connaisse est Audiffret, je vais à l’Opéra pour la lui demander cette invitation, pour la mendier. Fi ! Je serre les dents à cette pensée. Et s’il refuse ? Mais sous quel prétexte ? Ne suis-je pas digne d’aller où tout le monde va.
O malheureuse, tu ne vas que là où on paye, oui là tu iras ! Où on paye, où on paye, où on paye. Nulle part autre !
Et on veut que je sois fraîche, est-ce posible ! Je rougis très fort lorsque je vois Audiffret entrer dans sa loge avec Belle-de-Jour. Ce n’est plus un homme pour moi, c’est une matinée dansante.
Galula m’ennuie pendant deux actes et un entracte. Audiffret se lève et prend son chapeau.
— Voilà Audiffret qui s’en va chez les Willis, dit Galula.
— Où sont-elles ? dis-je en regardant dans la salle.
— Pas ici, elles reçoivent ce soir chez elles.
— Une soirée ? demandai-je piquée.
— Oui, une petite sauterie je crois.
Ça y est, le coup a porté. Tout le monde reçoit, les Willis que j’estimais si peu de chose, aussi. Nous seules, nous seules, nous seules ! C’est mon cauchemar, c’est mon malheur, c’est ma mort prochaine !
Devant ces pensées mes petits désagréments s’évanouissent. J’ai été un instant fâchée de voir le Surprenant aller dans la loge de Mlle de Gonzalès, puis la lorgner. En entrant au théâtre, j’ai entendu dire par un domestique à l’ouvreuse:
- A Mlle de Gonzalès de la part de M. d’Audiffret.
Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? Mais je ne m’effarouche pas pour si peu, il fera avec elle comme avec les autres, toutes les dames et toutes les demoiselles ont passé par lui.
Cependant il est assez souvent avec le père de la Gonzalès. Mais laissons cela, c’est bon quand je suis gaie, tranquille.
Il ne connaissait pas les Willis. Il est chez eux, à présent, cet été il venait chez nous. Sans doute en été on s’ennuie, on n’a rien à faire, il n’y a personne, quelques personnes connues, très connues, j’étais là, toute neuve et fraîche, c’était une distraction. Voilà l’histoire de cette histoire en deux mots. Et je m’imaginais autre chose, naïve, innocente, simple, nouvelle, inexpérimentée, enfant !
Une famille de rien, qui n’est reçue nulle part, en dehors de tout, on y va en été pour rire mais pas en hiver, ce serait trop bête vraiment.
Nous, on nous traite en canailles, que nous sommes, et voilà.
Donc, il est parti, je n’ai pas demandé cette invitation, peut-être me suis-je épargnée une humiliation mortelle.
Belle-de-Jour passe un entracte chez nous.
Une fois en voiture je commence, les fenêtres illuminées des Willis mettent le comble à mon exaspération et arrivée chez moi j’éclate.
Mais tu n’as plus l’air de toi-même, s’écrie ma tante, tu es laide, pâle et vieille !
C’est ça, parlez-moi de ma figure, parlez-en, est-ce que je puis être belle, en pleurant depuis le matin jusqu’au soir, en bouillant toute ma vie ! Et à quoi me sert une figure ! Vous en parlez toujours vous ! au lieu de m’aider, de vous remuer, de faire quelque chose pour moi. Quand je pleure, que je dessèche, quand je me meurs chaque jour !
Mais où voulez-vous aller avec une pareille figure, si au moins tu étais fraîche, jolie, alors....
N’achevez pas, je sais, je suis rose et jolie, je m’habille, je sors, un prince charmant me rencontre, tombe amoureux de moi, se prosterne et voilà. Voilà ce que vous attendez, voilà comment vous pensez !
Je m’étonne encore comment mes yeux n’ont pas fondu, comment mon nez n’est pas tombé, comment mes lèvres ne sont pas desséchées, je m’étonne en vérité !
Je parlais à chaque instant perdant l’haleine et fondant en larmes. Ma tante me regardait avec de grands yeux chagrinés et effrayés.
Ma figure, continuai-je, ma figure s’arrangera ! Donnez-moi ce que je veux et je serai tranquille et je serai jolie !
Mais que veux-tu ? Tu ne sais pas ce que tu veux !
Je faillis étouffer d’indignation, d’agacement et de rage.
Comment vous ne savez pas et je ne sais pas ce que je veux ! Mais je vous le dis depuis cinq ans tous les jours.
On ne va pas dans le monde quand on a onze ans.
Non, je le sais, mais je ne vous connais pas d’hier, à onze ans je pensais comme je pense à présent; je me suis dit, je vais commencer à présent et au bout de quatre ans de pompage furieux j’obtiendrai quelque chose. Vous me disiez: attends, à présent c’est mal, car nous ne désirons rien, rien ne nous intéresse, nous n’aimons pas le monde, mais quand tu auras seize ans; tu auras tout. Eh ! bien j’ai seize ans ! Je n’ai rien !
- Mais que veux-tu !
- Ce que je veux ! dis-je doucement à force de colère, vous voulez que je répète toujours la même chose, soit, je répéterai: Je veux, dis-je en étouffant, je veux, écoutez-bien et ne dites pas que je ne sais pas et que vous ne savez pas. Ecoutez, je veux aller dans le monde, je veux entrer dans la société, je veux aller partout et recevoir chez moi. Je veux donner des bals, avoir des réceptions ! Vous avez entendu, vous savez ? Bien, je le répéterai au tant de fois que vous le voudrez !
Mais comment le faire ?
Comme font les autres.
Et l’argent ?
Engagez, vendez, ruinez-moi, mais faites-moi vivre ! A quoi me sert la fortune si je n’ai rien, si je suis si malheureuse.
en travers
L’argent ! c’était un prétexte que je discutais en enfant.
Alors ma tante commence à se plaindre.
Ce n’est pas délicat Madame, un homme qui a la vue basse ne se plaint pas devant un pauvre aveugle !
C’est l’envie qui te ronge, dit-elle, c’est l’envie, tu envies tout le monde.
Non, ce n’est pas de l’envie, non, ce n’est pas de l’envie ! Quand un mendiant qui n’a pas mangé depuis vingt-quatre heures, et qui n’a pas un sou pour s’acheter un morceau de pain, quand un tel mendiant voit à travers une vitre de restaurant, un monsieur confortablement installé devant une table bien servie et qu’il désire manger en regardant ce monsieur, il n’envie pas ! Non ce n’est pas de l’envie, de même que ce n’est pas un vol lorsqu’on dérobe un pain pour ne pas crever de faim !
Mais puisque tu pars !
Oui, avec ça que vous me faites partir ! Vous me retenez ici. Et l’année dernière n’était-ce pas la même chose !
L’année dernière tu étudiais !
Ah ! oui, et vous croyez que je me martyrisais pas à chaque instant !
Et à quoi ont servi ces études !
Justement ! Elles ont servi à m’assassiner, si j’étais ignorante et sotte, si je ne savais parler aucune langue je me contenterais d’un Galula, d’un Saëtone avec sa tête chauve, et d’un Audiffret en cravate blanche, et je serais ravie, enchantée ! Mais je ne le suis pas ! Ce n’est pas ça que je veux !
Tu cries parce que tu ne fais rien !
Non, mais je ne fais rien parce que je crie ! Je vous ai prévenus d’avance, je vous ai supplié de tout préparer, j’ai averti deux ans à l’avance. J’ai dit: j’irai en Russie, je reviendrai ici, nous irons pour les fêtes à Florence, et après trois semaines de séjour à Nice, nous irons pour tout l’hiver en Italie, car je veux étudier encore un an. Et vous m’avez tenue ici pendant quatre mois suspendue !
Nice n’est pas la seule ville, et puisqu’à Nice comme tu dis nous ne pouvons pas...
Assez, par charité. - Pourquoi veux-je partir, c’est pour que pendant deux années d’absence on nous oublie, on cesse les bavardages ! et puis pour revenir et vivre ici...
Mais je n’achevai pas, je fis une grimace et fondis en larmes.
Eh bien tu partiras !
Oui, pour vivre à Rome comme ici !
Non.
Et que me dites-vous ! Je ne veux pas vivre ainsi, je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ! ! Si je vais à Rome, je veux y vivre en société ou je reviens à Nice, je veux la même chose ! Je ne veux pas autrement, comprenez-donc cela, ayez pitié de moi. Il y a trois ans je faisais ces scènes une fois par mois, il y a deux ans de cela, j’en faisais deux fois par mois, l’année dernière chaque semaine et à présent...
Et à présent, interrompit ma tante, à présent tous les jours.
Non pas, pas tous les jours, mais toute la vie, du matin jusqu’au soir, je n’ai pas une heure, pas une minute de repos !
Tu mourras !
Vous le voudriez, je sais, mais vous n’aurez pas cette joie ! Je ne vis pas pour vous, mais pour moi, je ne resterai donc pas toute ma vie ici, un jour viendra où je sortirai de cette fange ! Je ne mourrai pas, je souffrirai ! Mais qu’est-ce que cela vous fait !
Chaque canaille, chaque rien, chaque vilaine s’est faite une position ! vous avez dû savoir que je n’aurai pas quatre ans toujours, il fallait me laisser chez mon père quand il m’a enlevée ou, si vous m’avez reprise il fallait songer à moi, et non pas vivre au jour le jour comme les chiens !
Mon Dieu, mon Dieu ! Ecoutez, remuez-vous, engagez, vendez, jetez de l’argent, faites du bruit, et faites-moi vivre ! Je vous jure, madame, que je n’en peux plus, vous le voyez d’ailleurs bien vous-même !
Je viens de relire cette journée, cette conversation, j’ai donné une faible idée de la scène. Je suis au désespoir, une fois seule je deviens comme une folle, je parle à Victor, je me regarde dans la glace, je me couche par terre et reste ainsi longtemps couchée, ce qui m’abrutit un peu de sorte que je puis écrire. Alors je me lève et j’écris ce qu’on vient de lire.
A présent je suis calme. Je pense. Je pense qu’il est affreux de vivre comme je vis. Je suis faite d’amour-propre, et cette vie me tuera ! Y-a-t-il au monde quelque chose de plus terrible, de plus atroce que d’être en dehors de tout, rejeté, dédaigné ! On hésite, on a peur ! Pour demander cette invitation je tremble, je crains, je doute !
Mais qu’ai-je fait ! qu’ai-je fait ! qu’ai-je fait ! Pourquoi me repousse-t-on ?
On n’a pas encore refusé. Mais si on refuse ? Quel prétexte donnera le membre permanent Audiffret (d’) Emile, pour me refuser !
O misère des misères, ô humiliation, ô désespoir !
Ce que j’écris exprime la dixième partie seulement de ce que je sens.
Mon Dieu, ayez pitié de moi.
Bonnes gens, ne vous moquez pas de moi, je prête peut-être à rire mais je suis à plaindre. Avec mon caractère, mes idées, mener une telle vie... Jamais je n’exprimerai ce que je sens, jamais je ne donnerai une idée de mon malheur. C’est que tout en expirant de dépit, de rage, de honte, d’humiliations, j’ai le courage de plaisanter.
Vrai j’ai une bonne santé et un bon caractère. Pourvu que ce que je viens de dire ne me porte malheur.
J’ai trouvé un moyen de mettre fin à ma torture. Je dirai à ma mère d’aller vivre avec son mari, comme cela j’aurai une position assurée, personne n’osera plus rien dire ! Je perdrai ma mère de cette façon. Je ne puis souffrir qu’on l’approche, je suis trop jalouse. Je serai tourmentée mais autrement, puis je m’habituerai. J’aurai la fortune de ma tante pour ne rien devoir à mon père, pour faire ce que je veux, pour ne subir aucun joug, aucune volonté.
C’est un immense sacrifice que je ferai mais il faut me sauver la vie, si je continue comme à présent, je mourrai. Je ne veux pas mourir ! J’ai peur !
J’ai encore une quantité de choses à dire, mais je suis fatiguée, je vais écrire en de très grosses lettres:
JE SUIS MALHEUREUSE ! et puis en des lettres plus grosses encore:

MON DIEU, SECOUREZ-MOI ! AYEZ PITIÉ DE MOI !

Ces grosses lettres représentent une heure et demie de lamentations, de déchirement, de rage, de larmes, d’amour-propre froissé et deux heures de prière.
J’ai usé toutes les paroles, j’ai usé mon énergie, je n’ai plus ni patience ni force.
Ce jour sera le dernier jour si turbulent. Je serai calme, j’exécuterai le projet qui m’est suggéré par Dieu.
Et puis j’ai encore une ressource, ma voix, pour la conserver il faut me ménager la santé. Encore une semaine comme aujourd’hui et adieu le chant.
Non, je vais être sage, je vais prier Dieu. J’irai à Rome. Je suis désespérée, je prierai le Pape de prier pour mol. Dans ma folie j’espère en cela.
Demain je parlerai à maman de mon idée.
Aidez-moi, mon Dieu !