Journal de Marie Bashkirtseff

Collignon m'inquiete serieusement en assurant qu'il sait d'ou viennent ces lettres. La derniere est abominable, et s'il sait qu'elle est de moi... Je suis tres tres inquiete.
J'etais a l'eglise avec Dina, il fait gris. A la Promenade j'ai une grande peur de rencontrer Audiffret, il me semble qu'il sait et vous devez comprendre ma crainte.
Mais mon salut est comme a l'ordinaire, et je respire plus librement. C'est cette Collignon qui m'a effrayee.
J'ai dit que je voulais aller a la prochaine matinee. On me repond avec des larmes que c'est impossible, nous ne connaissons personne, ne sommes rattaches par aucun lien a la societe, c'est impossible.
Maman fond en larmes, ce que voyant je me retiens et ne dis mot. Ce n'est pour m'en faire un merite, si je ne parlais pas c'est que j'etais lasse, lasse, lasse !
La princesse Galitzine nous a envoye des bonbons et des choses russes par la comtesse Galenichtchew-Koutouzoff, qui a ete aujourd'hui chez maman. Pauvre princesse, on l'accusait d'avance d'oubli, d'ingratitude. Ce ne sont pas ses bonbons qui me font plaisir, c'est l'attention si gentille. Je la defendais toujours, c'est une gentille femme, bien nee, bien mariee, et son sang n'est pas un sang de faquine.
Aussitot le crepuscule arrive et la Promenade devenue deserte je me laisse aller. Je ferme les yeux et pleure.
Demain il y a au Cercle de la Mediterranee un concert au profit de l'ecole gratuite des Beaux-Arts, je vais au Cercle prendre des billets. Je suis entree par la grande porte, puis on m'a fait passer par une espece d'antichambre et de corridor, bien chauffes, bien eclaires, pour arriver chez le secretaire qui m'a donne le petit livre, ou il y a tous les reglements, les noms des membres etc. etc.
Ils sont heureux ces hommes.
Ce cercle m'a fait un effet charmant, il y regne une fraternite; un chez soi, qui rappellent le couvent. Je ne m'etonne plus que ces messieurs fuient leurs maisons mal eclairees, mal chauffees, negligees, les soins du menage, les domestiques mal disciplines, une femme en robe de chambre et de mechante humeur, pour aller dans un endroit ou tout est bien, calme, confortable, elegant. Dans un pays "ou fleurit l'oranger, ou la brise est plus douce et l'oiseau plus leger".
Oh femmes ! ne vous plaignez pas, mais soignez votre interieur, on aurait pu donner de longues instructions, moi je me contente de dire: Faites votre maison autant que possible ressembler a un cercle, et traitez vos maris comme les traiteraient mesdames Laura, Clemence, Maria, etc. etc. et vous serez heureuses et vos fichus maris aussi.
Loftus me parait deja moins beau, il etait en voiture avec Leech. Je suis jalouse.
Pour aller a la matinee, il faut une invitation d'un membre permanent. Le seul que je connaisse est Audiffret, je vais a l'Opera pour la lui demander cette invitation, pour la mendier. Fi ! Je serre les dents a cette pensee. Et s'il refuse ? Mais sous quel pretexte ? Ne suis-je pas digne d'aller ou tout le monde va.
O malheureuse, tu ne vas que la ou on paye, oui la tu iras ! Ou on paye, ou on paye, ou on paye. Nulle part autre !
Et on veut que je sois fraiche, est-ce posible ! Je rougis tres fort lorsque je vois Audiffret entrer dans sa loge avec Belle-de-Jour. Ce n'est plus un homme pour moi, c'est une matinee dansante.
Galula m'ennuie pendant deux actes et un entracte. Audiffret se leve et prend son chapeau.
— Voila Audiffret qui s'en va chez les Willis, dit Galula.
— Ou sont-elles ? dis-je en regardant dans la salle.
— Pas ici, elles recoivent ce soir chez elles.
— Une soiree ? demandai-je piquee.
— Oui, une petite sauterie je crois.
Ca y est, le coup a porte. Tout le monde recoit, les Willis que j'estimais si peu de chose, aussi. Nous seules, nous seules, nous seules ! C'est mon cauchemar, c'est mon malheur, c'est ma mort prochaine !
### MON DIEU, SECOUREZ-MOI ! AYEZ PITIE DE MOI !
Ces grosses lettres representent une heure et demie de lamentations, de dechirement, de rage, de larmes, d'amour-propre froisse et deux heures de priere.
J'ai use toutes les paroles, j'ai use mon energie, je n'ai plus ni patience ni force.
Ce jour sera le dernier jour si turbulent. Je serai calme, j'executerai le projet qui m'est suggere par Dieu.
Et puis j'ai encore une ressource, ma voix, pour la conserver il faut me menager la sante. Encore une semaine comme aujourd'hui et adieu le chant.
Non, je vais etre sage, je vais prier Dieu. J'irai a Rome. Je suis desesperee, je prierai le Pape de prier pour mol. Dans ma folie j'espere en cela.
Demain je parlerai a maman de mon idee.
Aidez-moi, mon Dieu !