Jeudi, 16 décembre 1875

Maman a rencontré hier Mme de Lewin et celle-ci lui a parlé de mon mariage avec le Surprenant.
- Mais pourquoi le cachez-vous, Madame ? dit-elle, tout le monde le sait, on me l’a écrit en Suède.
Voyez jusqu’à quel point on peut croire à ce qu’on dit.
Je me promène en voiture à volonté avec Giro et derrière nous viennent Dina et Marie, et maman et ma tante suivent en landau.
Je suis très gaie, il y a beaucoup de monde, Audiffret se rencontre plusieurs fois.
Loftus était avec Leech, dont je deviens très jalouse. Loftus n’est pas un homme, c’est un demi-dieu. Je n’ai jamais vu une peau comme la sienne. Il rappelle Hamilton, je l’adore.
Ce soir la première de « La figlia del regimento ».
Je m’attends à voir la Pointue et tout le monde, car nous avons pris la seule loge libre, et c’est le n 2 à côté du Surprenant.
A propos de la Pointue, je l’ai vue a cheval, elle me parut belle, j’ai laisse flotter les renes, j’ai presque pleure. Olga m’a secouee sans cela j’entrais dans un coupe bleu.
M’attendant à voir cette fille à l’Opéra, je m’habille tout le contraire de ce que je suppose elle sera.
Barège blanc, coiffure retroussée et simple.
Nous arrivons après le premier acte.
Il n’y a que des étrangers et des hommes, car ce soir Mme Francia donne une grande soirée.
J’échange un salut avec Audiffret et M. le comte de Tournon. Simiane qui est avec lui me salue aussi, mais que je m’explique, le monsieur a été présenté à maman, il y a de cela deux ans lorsqu’elle allait aux bals. Il était fort amoureux de la petite blonde Nathalie Galitzine, il l’a suivie en Russie, où elle est morte dans ses bras, il y a de cela quelques mois, mais ceci n’est qu’un détail.
Ce comte de Tournon, je ne l’ai jamais connu, il y a de cela cinq ou six jours je le vis à la Promenade et il me regarda beaucoup, je ne fis aucune attention, habituée à ce qu’on me regarde, et mon habillement blanc explique les regards de tous.
Le lendemain la même chose, et il eut l’air de demander qui je suis.
Enfin, avant-hier je crois, il me vit avec maman et salua, la reconnaissant, depuis il me salue, que puis-je faire sinon le saluer aussi ? Ceci n’est qu’une explication, arrivons à ce soir.
- A la bonne heure, dit Audiffret, c’est dans cette loge que vous devriez toujours être, ici c’est bien.
- Bah ! et cela vous ferait-il plaisir, je ne le crois pas.
- Oh ! Mademoiselle, vous ne dites pas ce que vous pensez !
- Je dis toujours ce que je pense.
- Oh ! non, dit de Tournon, vous ne seriez pas femme et Russe.
Et la conversation s’engage, Tournon n’est pas beau, mais comme il faut, distingué et charmant.
Il me dit tant de choses flatteuses, qu’il y en aurait assez pour remplir un sac. Les fichus Niçois ne m’ont pas habituée à ces façons et j’ai plusieurs fois rougi. Mais cela ne fait pas mal.
Je me mis à lorgner quelqu’un en face et je sentis Audiffret qui poussait Tournon en me regardant.
- Que faites-vous donc, Mademoiselle, dit-il, pour avoir de si petites oreilles ?
- Mais, dis-je en rougissant, rien. Est-ce la première fois que vous les voyez ?
- Non, mais vraiment, n’est-ce pas Tournon ?
Et tous deux de s’extasier devant mes oreilles, leur forme, leur couleur, leur petitesse.
Est-ce Bibi qui parle ? Je suis tout étonnée de ces deux phrases aimables et des deux autres choses qui vont suivre. Vrai, il gagne à me cracher dessus, car lorsqu’il est poli je le sens bien plus.
Je tenais à la main une boîte de ces fruits confits russes, des airelles. Comme Tournon était tout près et me parlait je lui en ai offert, et il en passa un à Audiffret.
Eh bien, demandai-je, est-ce bon ?
C’est amer et aigre.
C’est, dit Tournon en riant, parce que c’est moi qui vous l’ai donné, si c’était Mademoiselle, vous le trouveriez excellent.
- Peut-être avez-vous raison.
- Quant à moi, dis-je, je trouve que c’est fort mauvais.
- Et il n’y a pas moyen de le rendre meilleur, dit le Surprenant.
- Hélas ! non, dis-je, c’est impossible.
- Oui, hélas ! répéta-t-il, c’est désolant, c’est désolant.
Puis au bout de quelque temps il me demande des bonbons.
- Mais vous-même, dit-il, donnez-vous même.
Je lui en donnai de main en main, j’ai même effleuré la sienne.
- Et à moi ? dit Tournon.
A lui aussi. Et tous deux, mais Bibi en particulier les trouva excellents, adorables et s’en bourra avec délices.
Puis se penchant vers Tournon et très doucement.
- N’est-ce pas qu’elle est charmante ?
Eh bien, si je suis charmante, butor, pourquoi me cracher dessus !
Tournon a été nous chercher à la villa d’Acqua-Viva, il demande à quelle heure on nous trouve.
Jusqu’à trois heures.
Non, puisque vous sortez, mais à cinq, six heures êtes-vous à la maison ?
Oui, à cinq ou six, nous sommes toujours à la maison.
Il me parle de monter à cheval, enfin un tas de choses, mais que voulez-vous tout ce qui est en dehors du Surprenant me paraît trop long, ennuyeux et inutile à écrire !
Jarochewsky est dans une loge à côté. Gros et Saëtone viennent chez Audiffret. Et dix minutes avant la fin ils s’en vont tous. Mon cœur s’et serré quand je pensais que, dans un instant, Audiffret que je voyais si beau, allait avoir une femme dans ses bras, qu’il allait lui parler, lui parler d’amour, et que cette femme ce sera une autre que moi. Je ne peux pas supporter tranquillement cette pensée ! Je ne veux pas qu’il parle aux femmes, je ne veux pas qu’on le touche, je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Si j’aimais, je serais très tourmentée, je ne voudrais pas souffrir que mon homme parla à qui que ce soit. Je voudrais l’enfermer et emporter la clef avec moi, je ne lui permettrais pas même d’approcher, de regarder une femme.
Il danse à présent avec les Robenson, les Bueno, il leur dit que... Misère des misères ! Tonnerre ! Hyène et chacal ! Tigre et lion !
Il était beau comme un ange ce soir. Me trouve-t-il comme je le trouve ? Non, s’il me trouvait comme je le trouve il m’adorerait...
Oh ! ho !
Tant pis, j’ai dit !
S’il s’est éloigné, je sais à qui je le dois !
A ces Sapogenikoff maudites et à leurs indignes tripotages !
Ecoutez: Antonoff vient dans la loge et raconte ce qui suit:
Une famille russe ici, s’est imaginée qu’il faisait la cour à leur fille aînée, parce qu’il est venu souvent, ils pensèrent que tout était fini et qu’il n’y avait plus qu’à prier Dieu, et se mirent à chercher des renseignements partout, sur la fortune du monsieur.
Celui-ci est fort blessé de ce qu’on l’ait regardé comme un cheval, comme une marchandise, il dit que c’est mesquin, que c’est sale, que c’est moujik. Il ne salue plus les Sapogenikoff et ne va plus chez eux.
C’est un grand scandale causé par l’absurdité et l’imprudence de Nina.
Si un homme la regarde, elle le pense déjà amoureux, s’il lui parle c’est une passion, et s’il est aimable c’est une demande en mariage.
C’est la folie de la famille, folie qui va jusqu’au grotesque le plus énorme. Hier, un mendiant âgé de quatorze à quinze ans s’est approché de Nina et lui demanda un sou.
- Avez-vous vu, demanda la dame à maman, ce garçon est déjà grand et comme il regardait, il m’a suivie jusqu’au coin de la rue.
D’après cela on peut s’imaginer le reste.
On sait s’il a été question d’Audiffret cet été.
Eh ! bien, je suis sûre qu’il a su tous ces sales tripotages avec les domestiques, tous ces ridicules renseignements qu’on allait chercher jusque dans les lieux d’aisances, et naturellement si un animal comme Antonoff s’est éloigné, naturellement cela a choqué Audiffret, cela l’a dégoûté. Et il a peur d’approcher des gens aux imaginations si vastes.
Voilà ce que c’est que de s’encanailler avec des canailles, des moujiks, des marchands ! Toutes leurs saletés retombent sur nous !
Oh ! Damnation !
Et leurs racontages à propos de Saëtone entremetteur etc. C’est pour cela que Saëtone a l’air de me bouder.
Oh ! écoutez, je leur dois l’éloignement de mon beau Niçois, à ces sales marchandes !
Damnation des damnations ! Ce n’est pas une plaisanterie, je donnerais tout au monde pour tirer cette affaire au net devant mon Niçois, je me laisserais couper un doigt du pied pour qu’il ne pense plus mal de moi, pour qu’il ne me confonde pas avec la boue, pour qu’il ne nous croit pas capables de telles saletés, de si mesquines vilenies !
Non, il ne m’aime pas, voilà la grande raison, la grande vérité. Il ne m’aime pas ! Croyez-vous que cela me soit agréable à dire, à savoir surtout.
Il était si beau ce soir.
Et en ce moment il est avec d’autres femmes, tigre, hyène et chacal ! Je ne veux pas qu’on le touche, je ne veux pas qu’il fasse la cour aux autres, je voudrais qu’il fût toujours à mes pieds me répétant sans cesse qu’il m’aime, et même alors je ne serais pas satisfaite et tranquille. Je voudrais l’enfermer “dans une tour obscure” et le faire garder par un cerbère à six têtes.
N’est-ce pas déplorable !
Qu’il me trouve laide, bien, mais qu’il pense qu’on avait des vues sur lui, qu’on prenait des renseignements, c’est affreux, affreux, affreux !
Qu’il nous pense capables de ces saletés ! Certes il s’est éloigné, et il a raison s’il croit. Et comment ne croirait-il pas ? Nous étions si liés avec ces sales Russes, nous ne faisions qu’un.
Est-il possible qu’un pareil malentendu ne soit pas expliqué ? Il faut trouver moyen de s’expliquer, adroitement, indirectement, je tâcherai.
Je ne veux pas qu’il me confonde avec des saletés, je ne veux pas qu’il pense que je suis une demoiselle à spéculation de mariage, je ne veux pas qu’il pense mal de moi.
Je voudrais qu’il me crût un ange du ciel.
Quand on voit sur la scène de pareils malentendus on ne croit pas à leur possibilité dans la vie réelle et je suis aussi tourmentée pour une comédie que pour une véritable histoire.
Qu’on s’imagine mon tourment.
Audiffret pense mal de moi, de nous; il s’éloigne. Est-ce assez désolant, assez laid, assez noir !
Il faut, il faut, il faut que j’explique cela. Ce sera difficile, mais puisqu’il le faut ! Vaut-il mieux laisser la poussière et la saleté ternir l’opinion que cet homme avait de moi.
Je ne veux pas qu’il me croit mauvaise, lui surtout.