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Dimanche, 21 novembre 1875
Sans doute on parle de moi à Nice, car voilà deux nuits que je rêve de tous les Niçois possibles et impossibles.
Ah ! j’oublie, hier en rentrant du théâtre j’ai causé avec Winslow. C’est à présent seulement que je me souviens qu’il m’a fait la cour à Spa.
Revenons au rêve, nous étions au théâtre, dans notre loge habituelle, tous les messieurs sont venus nous voir, quand ce fut le tour du Surprenant de me dire bonsoir:
- Comment vous vous en allez déjà, lui dis-je en lui tendant la main, il me regarda dans les yeux et moi, sans trouble ni rougeur, j’en ai fait autant tout en laissant ma main dans la sienne. Et ce regard qui dura plusieurs secondes était si véritable que je doute encore si c’était un rêve ou une réalité. il me regardait Comme je voyais dans ses yeux étonnés le désir de m’obéir:
- Restez-donc, lui dis-je en me détournant et en retirant doucement ma main. Et glorieuse, enchantée je regardai tout le monde comme pour lui dire: Voyez quelle femme habile je suis ! J’ai voulu et le voilà de nouveau ici, près de moi.
Mais quand je me suis retournée vers lui, il n’était plus là.
Et la loge d’en face était pleine de Niçois que je connais et que je ne connais pas.
J’ai envie de retourner à Nice, plus je reste ici, plus mon départ pour Rome se retarde. Paris est ennuyeux pour moi, je ne vois, je ne connais personne, il fait froid, il pleut.
Si je pouvais fumer au moins, cela me distrairait.
Mais je ne veux pas fumer, cela gâte ma voix et, à présent plus que jamais, j’ai besoin de toutes sortes de talents. Mlle Robenson, sans le savoir, me fait un bien immense, elle me fait manger de la viande saignante, boire du vin très fort, prendre le phosphate de fer de Leras. Car pour rien au monde je ne veux être pâle, surtout à présent, on n’aurait qu’à dire que... et avec justice.
J’avais déjà commencé à pâlir, mais depuis trois jours je me soigne, je ne donnerai pas le temps au malin esprit de m’enlaidir.
en travers
Le malin esprit c’est Audiffret, ma fille !
Après avoir passé quelque temps à écrire mon roman, je vais chez Mme de Mouzay, mais elle est à la campagne.
C’est absurde Paris ! Il fait froid et humide.
C’est pour le coup que je chante:
Connais-tu le pays où fleurit l’oranger. Le pays des fruits d’or et des roses vermeilles, Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger Où dans toutes saisons butinent les abeilles Où rayonne et sourit comme un bienfait de Dieu Un éternel printemps sous un ciel toujours bleu. Hélas que je puis-je te suivre Vers ce pays lointain d’où le sort m’exila C’est là que je voudrais vivre, Aimer, aimer et mourir !
Seulement le roman ne me fait plus pleurer.
Je passe mon temps à penser tout haut et ma tante dit que je suis folle et je ris et elle rit. C’est plein d’intérêt.
La ravissante pièce que les scandales d’hier ! Et jouée comme un sucre ! Le rôle du duc était copié sur Audiffret, il va sans dire que je l’ai trouvé adorable.
- Le duc c’est Gigo, (c’est un des noms d’Audiffret) dit ma tante en sortant du Vaudeville.
N’est-ce pas qu’il lui ressemble ?
Non ! la voilà qui voit partout son Gigo !
Mais ce n’est pas moi, c’est vous.
C’est drôle tout de même !
Je me meurs d’envie de retourner à Nice, pas pour Audiffret, mais pour la Robenson; cela vous semble curieux ? A moi aussi.