Mercredi, 10 novembre 1875

Nous avons eu le bonheur de voir le châtelain fougueux à sa fenêtre, moi et Dina.
Pendant que nous sommes à la musique, il nous passe dans sa gentille petite voiture et, loin d’éviter de me voir, salue. Il pouvait facilement ne pas saluer, le landau était à moitié fermé et il a passé fort vite.
Quel joli garçon.
Se dit-il, au moins, quelle jolie fille ?
Antonoff et Nemekoff sont près de nous. Voyez ces beaux hommes !
La musique finie, nous montons chez mes Grâces, et nous [nous] pavanons sur leur balcon. Bibi passe et ne regarde même pas, à ma grande satisfaction car Olga était rouge et aspirante !
Ah ! mais, j’étais sur le point de partir à deux heures pour Paris, mais la première représentation de l’Opéra est annoncée pour samedi, je reste après avoir hésité pendant trois heures. Faible caractère !
Je partirai dimanche.
Quel dommage que je n’aie pas de robe décolletée. J’ai de si beaux bras. A Nice ils n’ont jamais vu une telle blancheur et de telles formes.
rayé[Deux lignes cancellées]
Je vais à pied avec maman, j’aime mieux avec elle, car je suis plus grande que maman qui est de taille moyenne, tandis que ma tante est d’une demi tête plus grande que moi.
Pas une âme de connaissance.
— Il paraît que tu plais, me dit ma mère avec satisfaction, tout le monde te regarde.
— C’est parce que je suis en blanc, répondis-je modestement.
Audiffret passe en voiture et salue encore.
Je ne rougis plus.
— Comme il est pâle, dit maman.
— Peut-être est-il malade, dis-je en riant car Madame ma mère aimerait attribuer sa pâleur à autre chose. Mais il repasse encore par la Promenade dans le même sens que nous marchons.
— Mon Dieu, s’écrie maman, comme il regarde ! C’est la première fois que je le vois tellement te fixer. Et nos yeux se sont rencontrés, je me suis même détournée brusquement, car il te perçait de son regard.
— Vraiment ! mais non, c’est sa manière de regarder tout le monde, la nature des yeux.
— Non, non, ah ! mais, reprit-elle comme se parlant à elle-même, je ne l’ai jamais vu regarder ainsi, et comme il est pâle !
Nous attendons assez longtemps la voiture, assises sur un banc, il se fait nuit, mais je n’ai pas peur, je suis si connue.
A peine en voiture que maman répète ce qu’elle m’a dit à propos des yeux et de la pâleur.
— D’où vous concluez, Mesdames ?
— Nous ne concluons rien du tout ! me répond-on d’un ton triomphateur.
— Ah ! c’est heureux !
Chez Antonoff, Audiffret a emporté le mouchoir et le gant d’Olga, et avec leur promptitude habituelle d’imagination la mère et la fille s’imaginèrent que tout était fini et qu’il n’y avait plus qu’à remercier le Bon Dieu. Folles ! quand il n’a pas même jeté sa carte chez elles.
Hier, à dîner, ma tante a dit qu’Audiffret se mariait enfin, avec sa cousine de Marseille, qu’elle a vu le projet de contrat chez Desforges, que Desforges lui a tout raconté. Elle dit cela si naturellement que tout le monde le croit, excepté moi, maman et Dina qui étions du complot. Olga était rouge, les yeux pleins de larmes, le sourire désappointé.
Je jouissais de son tourment, elle riait et criait comme une possédée, comme moi lorsque j’ai su le mariage du duc.
Walitsky qui est allé la reconduire a assisté à une scène adorable, prostration de la mère qui croyait tout arrangé, cris et grimaces de la fille ! Un sucre !
Ce soir la première représentation du Cirque, j’hésite deux heures et finis par ne pas aller.
Si Bibi sera là, il me crachera dessus et fera la cour à Olga, et je ragerai. Je n’ai aucun plaisir à le voir, je désire qu’il me voie pour lui plaire.
Non, décidément, je ne vais pas. Dans tous les cas, il vaut mieux ne pas aller.
Le soir se passe à faire la bonne aventure et à dire des bêtises. La lettre m’est toujours promise, et je ne fais que m’écrier:
— Bon Dieu ! Pourvu qu’elle arrive !
— Mais on t’écrit déjà, dit maman, là-bas, là-bas !
— Maman, ne dites pas de bêtises.
— Mais qu’est-ce que ça peut vous faire !
— Ça peut me faire que c’est tout ce que je désire en ce moment. Comprenez donc cela !
Je ne désire rien autant et, si ça arrive, je me tiendrai pour satisfaite.
— Voyez ! font maman et ma tante, avec force gestes d’étonnement.
Ma franchise est abracadabrante. Mais voilà qu’on dit je ne sais quoi qui me déplaît, je retourne ma chaise et m’appuie le front contre le mur.
— C’est ça, c’est ça ! s’écrie ma tante, très bien, parfait, ma chère !
Alors je m’aperçois seulement que ce que je venais de faire était tellement Audiffret, que lui-même ne ferait pas plus, comme lui. Je rougis et m’assieds... comme il faut en souriant d’un sourire particulier, au sens duquel on ne se trompe jamais.
En somme, je ne me plains pas, la contrariété que j’ai est une contrariété propre et celle qu’il est permis d’éprouver à chaque âme bien née. C’est une contrariété amoureuse.
Je prétends être une femme sérieuse, jugez-en vous-même.
A quoi suis-je occupée ?
A mettre en vers la lettre au père Audiffret.