Journal de Marie Bashkirtseff

[En travers: Quelle bêtise ! Il ne m'avait pas plantée là, c'était moi plutôt qui l'avait repoussé, croyant mieux faire.]
Bihovetz dit merveilleusement la bonne aventure. Il m'annonce la lettre, la fameuse lettre qui doit opérer tant de tribulations et de changement.
Une déception à présent, des ennuis aussi, mais l'avenir est tellement beau que je n'ose y croire, il n'y a que richesses et bonheurs.
Je préférerai un blond, et puis je penserai souvent à un blond et je le regretterai peut-être. Voilà ce que me prédit le charmant général. Les cartes me rendront bête, c'est comme une maladie.
Un temps atroce, je suis pâle depuis dimanche soir, depuis cette effrayante pâleur. Je m'étonne encore comment je n'ai pas la jaunisse.
Nous étions chez Mme de Ballore et puis je vais chez Nina, avec Dina, tandis que les mères rentrent.
Je viens toute gaie, danse et plaisante et aime Giroflé; ce n'est pas sa faute si le damné Girofla la choisit pour me tourmenter. Elle est si inoffensive.
Vous savez qu'on commence à s'occuper de moi dans les journaux, et qu'on me cite aux représentations extraordinaires ? Fichu honneur !
A propos de fichu, écoutez:
Père fortuné !
Ton fichu fils, pour sa vertu, va être couronné Rosière par M. le souffleur du Théâtre Français en présence de M. Cresci, des chœurs masculins et féminins du Théâtre Italien, qui chanteront plusieurs morceaux du "Stabat Mater", des M.M. Piano, sieurs, Avette, Pipon et Ricci de la Maison Dorée, Gagery et Antoine du London House, Defly, architecte de la Tour, Ardigo de l'hôtel des Dames; du premier garçon de café de La Victoire, des premiers garçons du Cercle de la Méditerranée, du suisse du Cercle Masséna, d'Andriot, Saëtone, de la demoiselle du comptoir du Café Américain, de Courba, premier clerc chez maître Desforges notaire; de Desforges lui-même, de Balestro concierge de Mme Gioia, de Louise, sa femme de chambre, des employés chargés du balayage de la ville de Nice, des garçons du Cercle des Bons amis, du cuisinier en chef du restaurant de la Réserve, du restaurateur du Cours, des garçons chargés du service des cabinets particuliers au Restaurant Français, de Mme Vial cafetière, du premier commis de la belle Jardinière, du sommelier de l'hôtel du Midi, de Michel, maître d'armes, rue Maccarani, de M. le préfet des Alpes-Maritimes, de Mme Planta, accoucheuse, avenue de la Gare, de deux gendarmes et de M. Limousin, qui ont tous témoigné de sa bonne conduite.
La cérémonie aura lieu le dimanche 14 novembre 1875, dans la salle du théâtre des Folies Niçoises, après la représentation.
Père fortuné ! Tu assisteras au couronnement de ton fils.
Ce sera envoyé à M. Léon d'Audiffret.
Ce fichu fils m'occupe donc beaucoup ? Pardieu !
La laide chose que la vie, quand on s'ennuie ! Ce garçon me fait de la peine ! Pourquoi lui ai-je déplu !
J'emmène dîner chez moi mes Grâces et nous faisons un tapage infernal. Et ce sont-là des demoiselles ! Fi ! [Rayé: Nous crions par]
Plus tard je ne comprendrai pas de quoi je ris à présent, pendant une demi-heure nous chantons bim ! bam ! ou Bibi ! et en rions la demi-heure suivante. Quel temps heureux !
Ah ! qu'il fait beau ce soir ! Et personne sous ma fenêtre !
Fichue ville !
Oh ! que c'est donc ennuyeux !