❦
Samedi, 30 octobre 1875
Je ne sors pas, la journée passe comme une heure, je ne vis pas, j’attends dimanche soir, et je crains qu’il ne réussira pas, car je me sens trop heureuse. Je souris à toute les plaisanteries. Marie, la femme de chambre de ma mère, cette drôle de femme qui déteste son mari, vient me dire:
— Oh ! Mademoiselle, j’ai vu Emile hier, il était si fier de danser avec vous, il avait l’air d’un coq.
— Ah ! ha ! vous l’avez vu.
— Il vous aime, Mademoiselle, et vous allez l’aimer.
— Dites-moi, Marie, pourquoi lorsqu’un jeune homme vient dans une maison où il y a une jeune fille, on invente toujours des bêtises ?
— Pas tous, mais vous êtes belle et Emile est beau et naturellement...
Cette femme a été dans le couvent où Mme d’Audiffret s’était retirée après l’histoire, elle y a vu Emile, comme elle le nomme, qui est venu plusieurs fois pour tâcher d’amener sa belle-mère à une réconciliation.
Elle m’a attendrie en me racontant combien Mme d’Audiffret était belle, blanche, rose, de grands yeux noirs, de superbes cheveux si longs « qu’elle s’asseyait dessus » qu’elle passait ses journées à jouer de la guitare et à chanter pour endormir son bébé et à pleurer. Que chaque dimanche elle communiait avec les cheveux épars et couverte d’un long voile noir, et que ce jour-là elle ne cessait de pleurer.
N’est-ce pas romanesque ?
— Vous étiez jolie hier, me dit ma tante, vous n’étiez pas pâle (si elle parle ainsi il faut croire, car pour la moindre pâleur je suis grondée, comme si c’était ma faute !) vous étiez rose, je ne vous le dis pas toujours, hier vous étiez très jolie et il fondait.
— Vous me dites ces bêtises, depuis le premier jour vous m’avez assuré qu’il était amoureux de moi !
— Non, mais hier il a tellement regardé et, selon mon habitude, je l’ai attrapé.
— Si tu disais vrai, je t’embrasserais quatre cent quarante-huit fois tellement cela me ferait plaisir !
Je m’apprêtais à dormir lorsque mes Grâces arrivent déguisées en hommes. Aussitôt moi et Dina en faisons autant, et nous sortons après avoir fumé, juré, dit des horreurs, tout ce qu’il y a de plus gamin, de plus canaille.
Il y a beaucoup de passants ce soir mais personne ne fait attention à quatre petits Niçois marchant au milieu de la rue. Nous arrivons chez Nina, buvons et fumons avec des gestes indignes, dansons des pas impossibles, et nous asseyant tous quatre sur son lit tâchons de l’amener à une réconciliation avec Coco.
Vers onze heures nous retournons chez nous à pied mais il n’y a presque personne, nous crions et hurlons des balivernes en des termes tellement choisis que cela fait frémir.
Ah ! j’oubliai, Mmes de Ballote et de Wykersloovth ont été chez nous, et après leur visite, les mamans sont allées à Monaco.
J’oubliai encore !
C’est plus grave. Moi et Dina nous nous sommes mises près de la fenêtre, Bibi et Galula je crois en ont fait autant au château, nous nous sommes regardés au binocle, et ces deux singes ont agité leurs mouchoirs.
Puis... au bout de quelques minutes nous sommes montées au second et de derrière une persienne nous avons continué à regarder sans être vues. Et ma tante et Walitsky, cette vieille bonne, qui passaient et grondaient de temps en temps.
— Grondez, grondez, leur disais-je, sans une tante sévère, et un bonhomme comme toi Walitsky l’espagnolade ne serait pas complète.
Et je meurs de rire.
Revenons au soir, oh ! mais j’ai honte.
Devant le n° 53 Dina me crie:
— Ohé ! Emile, attends.
— Hein ! que veux-tu Joseph !
— J’ai un petit besoin !
Et elle s’approche du mur !..
Je m’indigne mais la dernière fois j’ai fait plus, je suis entrée dans une colonne de Vendôme et Giroflé après moi, c’est ce qu’elle vient de me dire, elle est ici pendant que j’écris.
C’est étrange, me coucher tard abîme mon teint, quand je m’ennuie, mais quand je m’amuse, rien ne paraît, je suis fraîche et rose comme si je me couchais à neuf heures.