Mardi, 26 octobre 1875
C'est étonnant, je ne regarde plus jamais le château, et je n'ai pas envie de le regarder. Tandis qu'avant je ne faisais que cela.
Je reviens du théâtre, on donnait "Alice de Nevers", qu'à la deuxième audition je trouve charmante. Elle deviendra je crois ma favorite comme "Giroflé-Girofla".
Je suis et enchantée et troublée, et hébétée, fumée, vapeur dans la tète, peut-être qu'en écrivant ces nuages se dissiperont. Souvent ainsi je ne sais ce que je vais écrire, presque toujours même, et à fur et à mesure que j'écris mes idées se débrouillent.
D'abord disons que nous étions chez Mme de Ballore à qui depuis longtemps on doit des visites. Je n'aime pas aller la première fois, mais une fois que je suis allée cela va tout seul, et à présent je voudrais sans cesse voir ces gentilles femmes.
Nous prenons Giroflé tout en rose et avec des intentions conquérantes. Je suis en blanc, coiffée à la moi; et devant, ma couronne du martyre ressortant dessous une boucle à l'antique. Bibi est contente d'elle-même, Bibi est tranquille, les cartes ont prédit qu'elle s'amuserait.
Deux minutes après notre entrée dans l'avant-scène du premier à droite, Bibi fait la sienne dans l'avant-scène du rez-de-chaussée à gauche. Cette avant-scène gauche est louée pour la saison par lui. Roissard, Saëtone et C°. Ce soir elle est pleine, Bibi, Saëtone, Roissard, Laurenti, Bounin etc. Toutes ces beautés font un tapage du diable, comme s'ils étaient chez eux, sans s'inquiéter du public, c'est-à-dire qu'il le faisait avec grande affectation.
Le premier, comme toujours, à arriver est Fiouloulou et peu après toute la buona compagnia fait irruption dans la loge; Saëtone, Pépino, Barnola et Bibi, ce dernier selon son habitude n'entre qu'après quelques singeries à la porte;
— Comment ça va, après la danse ? je demande à mon ami Ricardo.
— Mais pas mal, dit-il se mettant à sautiller.
— Quelle danse ?
— Chez nous, dimanche.
— Comment vous avez dansé sans nous ?
— Hélas ! Mais c'est votre faute, pourquoi ne venez-vous pas ?
On entoure Barnola et il allait raconter mais je le suis dans le salon de la loge et lui défends de parler, tout le monde est dans ce "petit salon rose".
— Permettez que je vous ôte quelque chose, là, dit Bibi en regardant ma couronne.
— Non, non, c'est mis exprès.
— Mais ce sont des branches de rosier, des épines, mais pourquoi ?
— Ce ne sont pas des branches de rosier, c'est en émail, et pour retenir les cheveux.
— Mais non, pas du tout, ce sont de vraies branches.
Alors tout le monde se tourne vers nous et ma couronne est discutée.
Elle a produit l'effet que je désirais.
Peu à peu Saëtone, Barnola et Fiouloulou s'en vont.
Je me place derrière ma tante et Pépino se place derrière moi, en face de moi Olga, à côté d'elle Bibi.
Je redemande mon portrait comme dimanche et avec le même succès. Je constate avec empressement et plaisir que je continue à me perfectionner et me tiens de mieux en mieux. J'étais polie avec Bibi mais pas un pouce de plus. Pépino était mon cavalier, dans l'ombre on ne voyait pas bien, son teint paraissait meilleur et ses grands yeux noirs faisaient un effet fort satisfaisant, de sorte que j'ai même eu quelque plaisir à le voir.
On a encore parlé de mes cornes.
— C'est tout bonnement, dit d'Audiffret, Mademoiselle a mis cela, parce qu'il y avait déjà la rose... et qu'il fallait le rosier; voyez, voyez comme je dis des gentilles choses.
— Oh ! mais ça n'a pas réussi.
— Cet acteur, dit-il, c'est celui qui joue dans "La Tour de Nesle".
— Je n'ai pas vu "La Tour de Nesle", on me l'a défendue ainsi que "Le Procès Veauradieux", je le regrette.
— Avez-vous vu "Le Procès Veauradieux" ? demanda Girofla sérieusement et me regardant droit dans les yeux.
— Non, Monsieur, répondis-je en soutenant son regard avec des yeux limpides et candides, maman n'a pas voulu.
— Et toi Bibi, dis-je en me tournant vers Giroflé, tu as vu ?
— Non.
Bibi est un peu contrarié du peu d'attention qu'on lui accorde, habitué qu'il est à accaparer tout. Il fait d'Olga ce qu'il peut, se frotte la tête contre le mur, c'est un curieux animal ! Il faut toujours qu'il se mette dans quelque coin, ou s'accroche à quelque arbre, ou se frappe la tête contre quelque mur. Vrai il est amusant.
— Comment, dit-il, vous ne voulez pas que M. Barnola nous raconte quels costumes vous aviez dimanche ! A nous, à des intimes !
— Je ne savais pas que vous étiez nos intimes.
— Comment ! Quand on a dansé ensemble dans le jardin de ce bon M. Domandy, on est intime, c'est pour la vie !
— Si vous aviez dansé avec nous dimanche dernier alors ce serait pour la vie, dis-je en riant et sans remarquer la moindre allusion dans ses mots.
Marie, Marie, tu es un ange ! Tu te conduis comme, comme un sucre ! Ah ! voilà, un sucre, je le dis à chaque instant, encore un mot de Bibi. Il m'a gâté les manières.
Oh ! rassurez-vous, seulement à la maison, devant le monde je suis la même.
Pépino reste le dernier, quand il s'en va, je reviens sur le devant de la loge comme les saletés reviennent sur la surface de l'eau. Oh ! Oh ! ma fille ! Modérez-vous, quelles horreurs vous dites ! Fi !
Je reviens donc sur le devant de la loge en ayant soin de prendre une figure rayonnante, après la conversation avec Pépino.
Nous sommes regardées tout comme si nous étions la princesse Souvoroff ou quelque chose de plus curieux encore.
J'ai dit que j'étais et enchantée et troublée, enchantée parce que, enfin vous savez pourquoi, et troublée parce que ma tante trouve que j'aurais dû être plus aimable. Par ces mots elle me fait douter de la bonté de ma conduite dont j'étais si contente ! Non, je ne veux écouter personne, que l'on soit du sucre avec lui, je veux être comme j'ai décidé.
Que diable, qu'on ne me trouble pas le cerveau, qu'on ne m'empêche pas ! Chacun fait comme il veut. Je suis polie, je suis convenable, qu'on ne me demande pas davantage !
— J'ai une décision, une grande décision à prendre, dis-je à Pépino.
— Ah ! ha ! se mêla Girofla, quelle décision, voyons !
— Je me demande, dis-je après avoir attendu que Pépino m'ait demandé quelle décision, je me demande si je dois laisser pousser ces cheveux ou bien continuer à les couper.
— Vous feriez bien de vous raser tous les cheveux, dit le Surprenant.
— Laissez-les pousser, Mademoiselle, dit Pépino.
— Vous croyez ? fis-je sans remarquer le Surprenant.
Mais comme tous avaient entendu sa remarque, et la répétaient.
— Quoi ? Que m'avez-vous dit ? Je n'ai pas entendu.
— J'ai dit que vous devriez vous raser les cheveux, mais à condition de me les donner tous.
Je ne répondis rien et continue avec Pépino. Que pouvais-je répondre ! On ne peut attribuer ses paroles qu'à une suprême impertinence, ou à une suprême colère. On n'entend pas les impertinents, quand on ne peut pas les écraser et quant à la colère, quant à la colère, je n'ai pas la prétention de le croire en colère contre moi.
Mais supposons, on peut tout supposer, oh ! non à un homme irrité on ne doit pas plus répondre qu'à un homme impertinent.
Giroflé soupe chez nous jusqu'à une heure du matin et le plus gentiment du monde nous disons de si gentilles choses, que vraiment, ces messieurs qui soupent probablement en même temps que nous, ne diraient pas plus. Mais rendons-nous justice, nous disions les choses les plus, comment dire ? enfin... avec tant de grâce et de voile qu'on devinait plus qu'on n'entendait et ayant deviné on restait tout étourdi de la façon dont c'était dit, ou montré, car souvent nous ne disons même pas, on se regarde et c'est fait, et on éclate. Si quelqu'un pouvait entendre, ce quelqu'un admirerait nos façons dignes des plus fins diners, de soupers les plus fins.