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Dimanche 5 septembre 1875
Nous étions à l’église et y avons rencontré à notre excessive surprise Pâris.Kechko était là, cette fille est belle sans doute, mais son futur mariage avec le prince Milan de Serbie lui a donné des airs de reine de théâtre. C’est très magnifique, mais les reines et princesses véritables se tiennent plus simplement et plus noblement.
Note des éditeurs
[Deux lignes cancellées]
L’éternelle histoire, nous n’avons pas d’argent.
Yourkoff, sur lequel comptait ma tante, ne peut pas prêter en ce moment. Ah ! nous sommes bien arrangées, allez !
Il va sans dire que moi et ma tante attendons Girofla, entendons-nous, nous l’attendons mentalement et en cachette l’une de l’autre. Il ne vient pas, sans aucune affectation j’envoie chercher notre victoria et nous allons au Bois (costume sombre, pas mal).
C’est dimanche et il y a une telle foule que c’est effrayant, nous entrons au Bois à cinq heures et demie et peu à peu la canaille s’en va et il ne reste que des voitures à livrées, cela ne veut pas dire du monde, je m’entends.
Après deux tours nous retombons dans notre engourdissement car celui qui pour le moment réveille nos sens comme ces hommes avec des baguettes dans l’île flottante de Gulliver, celui, dis-je, est absent. Mais en revanche nous avons tout l’essaim espagnol, les Gonzalès, les Durand etc.
Un instant il m’a semblé être à Nice.
Après dîner je ne me déshabille pas, mais seulement ôte le corsage pour paraître déshabillée et insouciante et en même temps pour pouvoir être prête en un instant dans le cas où l’illustre faquin daignerait venir.
Tout cela sont des bêtises, je suis triste, c’est septembre, Nice est si belle en septembre, je me souviens de l’année dernière, mes promenades matinales avec mes chiens sur la Promenade des Anglais. Ce ciel si pur, cette mer si calme et si argentée.
Il n’y a pas deux mois et il me semble un an que je n’ai pas vu Nice.
Ici il n’y a ni matin ni soir, le matin on balaie, le soir ces innombrables lanternes m’agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant.
Tandis que là on est si bien; on est comme dans un nid, entouré par ces montagnes ni trop hautes ni trop arides, on est de trois côtés protégé comme par un manteau de Laferrière gracieux et commode, et devant soi on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau.
Oh ! j’aime Nice, il n’y a que Nice ? Nice c’est ma patrie, Nice m’a fait grandir, Nice m’a donné la santé, les fraîches couleurs.
C’est si beau ! On se lève avec le jour et on voit paraître le soleil là-bas à gauche derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent et si vaporeux et doux qu’on étouffe de joie. Vers douze [heures] il est en face de moi, il fait chaud, mais l’air n’est pas chaud, il y a cette incomparable brise qui raffraîchit toujours; tout semble endormi, il n’y a pas une âme sur la Promenade, sauf deux ou trois vieux Niçois endormis sur des banquettes. Alors je sors, seule alors je respire, j’admire, je suffoque.
L’après-midi est triste si je n’ai pas un Girofla quelconque.
Le soir encore le ciel, la mer, les montagnes. Mais le soir c’est tout noir en gros bleu, et quand la lune éclaire le chemin immense d’argent dans la mer qui semble être un poisson aux écailles de diamants et que je suis à ma fenêtre avec une glace devant et deux bougies, tranquille, seule, je ne demande rien, je suis heureuse et je me prosterne devant Dieu !
Oh ! non, on ne comprendra pas ce que je veux dire, on ne comprendra pas parce qu’on n’a pas éprouvé, non ce n’est pas cela, c’est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire comprendre ce que je sens ! C’est comme dans un cauchemar quand on n’a pas la force de crier !
D’ailleurs jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ce parfum de souvenirs ? On peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier. On a beau sentir en écrivant il n’en résulte que des mots communs, bois, montagnes, ciel, lune. Tout le monde dit la même chose. Et d’ailleurs pourquoi tout cela ? Qu’importe aux autres ? Les autres ne comprendront jamais, puisque ce ne sont pas eux, mais moi, moi seule je comprends, je me souviens. Et puis les hommes ne valent pas la peine qu’on prendrait pour leur faire comprendre tout cela. Chacun sent comme moi pour soi. Je voudrais arriver à voir les autres sentir pour moi comme moi. C’est impossible, il leur faudrait être moi.
Ma fille, ma fille, laisse cela tranquille. Tu te perds dans les subtilités, tu deviendras folle si tu t’acharnes après cela comme jadis après ton fond. Il y a tant de gens d’esprit. Eh bien non ! je voudrais dire que c’était à eux de démêler, eh bien non ! Ils savent créer mais démêler non, non, cent mille fois non.
Dans tout cela ce qu’il y a de clair c’est que j’ai le mal du pays, de Nice.
Si par hasard on lisait ce journal, se moquerait-on ? Sans doute, oui. Et pourtant on aurait tort, s’il s’y trouve des ridicules ou des bêtises c’est que je n’ai employé aucun déguisement de pensée, je n’ai aucunement façonné ce que je voulais dire. J’ai dit comme je pensais. Et si les autres faisaient comme moi il y aurait peut-être plus à siffler chez eux que chez moi.