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Dimanche 29 août 1875
En allant déjeuner je rencontre Kechko, cette fille si belle et si commune. Tout est changé en elle, démarche et regard, même figure. Il y a de quoi. La bienheureuse épouse le prince de Serbie, un prince presque régnant. Tout autour de moi il pleut des bonheurs, quand donc viendra mon tour.
Presque jusqu’à dîner Plevasko reste chez nous, ce célébré avocat me paraît aussi honnête qu’on peut l’être dans son état.
Stiopa part à sept heures, mon coeur s’est serré quand je lui dis adieu. Il va à Schlangenbad prendre sa femme et puis va en Russie.
Nous dînons avec ma tante à la table d’hôte. Les gens qui font la queue devant la porte, quand on a sonné, me paraissent les bêtes d’une ménagerie à l’heure de la nourriture; c’est dégradant pour l’humanité, cette table d’hôte au Grand Hôtel.
Nous parlons, on devine de qui, et j’apprends du nouveau.
Nina a encore causé avec les laquais de Monte-Carlo et l’un d’eux lui dit que Girofla, le grand, le célèbre, l’éternel Girofla, était un infâme garçon et qu’il avait déshonoré une jeune fille belle comme le jour, Miss Robenson. Malheureusement, non, non, fi ! qu’est-ce que je dis, c’est heureusement que je veux dire, heureusement, on ne peut pas croire les domestiques.
Il y a un tas de Brésiliens à l’hôtel qui me suivent et me regardent.
Nous allons au Vaudeville voir le « Procès Veauradieux »1 et j’ai la fatale idée de me mettre en blanc, d’ailleurs je n’ai d’autres robes que des robes blanches.
Dans notre loge nous sommes tranquilles et rions à gorge déployée, la pièce est on ne peut plus amusante et admirablement jouée.
Je dis assez tranquille parce que, à chaque entracte, les Brésiliens se mettaient à l’entrée du balcon, distant de deux loges de notre loge, et me fixaient, surtout un d’eux, avec une insistance qui frisait l’impertinence.
Je me tenais dans le coin le plus reculé me cachant autant que possible.
A la sortie je tremblais presque, deux femmes seules et l’une d’elle en blanc, chapeau blanc, tout blanc. Je me tenais au bras de ma tante, mais voilà derrière nous les Brésiliens, j’aurais voulu être sous terre, mais tant qu’il n’y avait que les Brésiliens ça allait encore, mais voilà deux imbéciles qui passent sur le boulevard - Oh ! comme elle est gentille ! dit l’un deux avec un accent anglais et s’arrêtant devant moi. Alors je quitte le bras de ma tante et presque courant me jette dans une voiture, ma tante me suit en grondant, je tremblais en disant l’adresse au cocher.
Accourt le Brésilien et s’arrête devant la voiture regardant droit en face, cette seconde pendant laquelle le cocher s’apprêtait à bouger me parut une heure. J’ai répété deux fois -Au Grand Hôtel ! espérant que cette adresse serait une protection.
A la porte encore le Brésilien, enfin ma tante va prendre la clef et le trouve encore à l’office accourant effaré. Ce serait amusant si je n’avais été en blanc. Je rentre et ris comme une folle tout en me jurant de commander une robe noire et un chapeau foncé.
Mais aussi cette idée ! Deux femmes seules aller au Vaudeville et se mettre en blanc.
Il me faut une robe noire. J’ai des toilettes pour le Bois, pour la maison mais pour la rue point.
Il me répugne de m’habiller comme tout le monde. Et pourtant le blanc ne peut aller partout. Je me décide à me déguiser.
Notes
Le Procès Veauradieux, vaudeville en trois actes d’Alfred Hennequin et Alfred Delacour, créé au théâtre du Vaudeville le 19 juin 1875 ; il eut 175 représentations. Sa scène de la robe de chambre et du bonnet grec devient une plaisanterie récurrente dans les carnets suivants. ↩