Journal de Marie Bashkirtseff

H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] Hamilton]
Livre 40eme
depuis le vendredi 27 aout 1875 jusqu'au mercredi 1er septembre 1875 Grand Hotel, n° 146-147, Paris.
Ou pensez-vous que je sois aujourd'hui ? A Schlangenbad, a l'hotel Planz, vous allez repondre.
Eh bien pas du tout. Ni a Schlangenbad, ni a l'hotel Planz, ni meme en Allemagne. C'est fort ! Hein ?
Je suis a Paris, au Grand Hotel et si vous etiez plus avises vous auriez pu le voir sur l'enveloppe de ce cahier.
Plevasko est a Paris, ma tante court vers lui, appelle Stiopa; heureuse de l'occasion, j'emballe mes choses en l'espace de deux heures et pars avec lui. On nous reconduit jusqu'a Bingerbrueck.
Prater criait et s'arrachait de ceux qui le tenaient. C'est un chien unique. A Schwalbach il faisait l'admiration de tous.
Je suis un mechante fille, je quitte ma mere en lui disant que je suis enchantee de partir. Ca lui fait de la peine, elle ne sait pas combien je l'aime et juge d'apres les apparences. Or en apparence je ne suis pas tres tendre.
L'idee de revoir ma tante m'occupe, pauvre tante qui s'ennuie tant sans nous, sans moi.
Pauvre maman que j'abandonne ! Mon Dieu que faire, je ne puis donc pas me couper en deux !
C'est vendredi a onze heures que j'ai quitte le Schlangenbad de mon coeur, le seul endroit au monde que je ne regrette pas. Combien je me suis ennuyee en wagon ! On ne se l'imaginera jamais.
Et samedi a cinq heures je descends au Grand Hotel. A la frontiere francaise j'ai respire pour la premiere fois depuis que je suis sortie de France.
C'est avec depit et tristesse que j'ai regarde le territoire chipe aux Francais par ces cochons maudits.
Il y a des gens qui citent la proprete allemande. Oh ! Ou l'ont-ils vue cette proprete !
Les enfants sont sales, les animaux avec les hommes, les rues malpropres, les cabanes sales !
Une seule fois je suis allee a Waldmuhle prendre du lait, une charmante Allemande me le servit avec des bras salis de fumier. C'etait on ne peut plus appetissant !
Je voudrais que l'Empereur de Russie devint follement epris de moi, alors je le pousserai a faire la guerre aux Prussiens et ne me donnerai qu'apres une victoire eclatante.
Il est neuf heures un quart.
J'ai ecrit a maman ce qui suit.
Arrivee a cinq heures du matin au Grand Hotel n° 146-147, il est huit heures seulement et je vous ecris deja. Cela prouve mon empressement.
Ma tante arrivera sans doute ce soir. Stiopa ira a la gare...
Depuis quinze jours j'ai respire pour la premiere fois en entrant en France, pays bienheureux apres le cher pays de saucissons d'ou je sors.
Je me porte a ravir. Je vous embrasse tous, Diadia aussi si vous le voyez. Bonjour.
Marie.
Soignez-vous ma mere et revenez vite.
Je commence par m'ennuyer et m'impatienter apres l'arrivee de ma tante !
J'oublie bien des choses.
Chez les Batourine, j'ai appris une nouvelle charmante. Nouvelle pour moi, pour les autres antiquite.
J'ai dit que Carlo etait mort ou a peu pres, c'est une nouvelle vieille comme le monde.
Carlo vit, Carlo est marie !
Il s'est casse la jambe, il s'est enfui, on l'a ramene et marie. Voila les paroles de Batourine, il allait raconter encore mais se souvenant qu'il parlait a une petite fille, s'est tu !
Carlo fuyant Paskevitch. Quelle heureuse femme. Maintenant elle ira en Angleterre, il la conduira a la Cour. Et qui est-elle ? Son grand-pere, obscur officier s'est marie et eut un fils, ce fils s'est enrichi, selon tout le monde, en faisant de la fausse monnaie.
On le decouvre, une commission est expediee de Petersbourg pour faire une perquisition chez lui. Lui et ses associes donnent un million de roubles pour retarder d'un jour l'arrivee de la police. Pendant ce jour toutes les machines sont enterrees et l'endroit recouvert d'herbe.
Quand on est venu on a rien trouve.
Voila d'ou vient leur richesse, la fille a epouse Paskevitch, secretaire d'ambassade.
Et maintenant elle est la belle-soeur du duc de Hamilton, alliee aux plus grandes familles d'Angleterre.
Si elle etait belle au moins !
Petite, grosse, des yeux gris, des cheveux cendres, une grande bouche aux levres irregulieres, face pale !
On dit en Russie: Ni spirituel, ni riche, ni beau, -traduction: Il ne faut naitre, ni beau, ni riche, ni spirituel, mais il faut naitre heureux !
Qu'est-ce que j'ai donc a oublier son nom de demoiselle, c'est taquinant !
Voila ! enfin je l'ai ! Mlle Soukhanoff. Soukhanova. Pas un doigt de plus que Bachkirtseva !
Ne desesperons pas, j'ai seize ans, seize ans, seulement. Combien de temps j'ai devant moi !
Je ne desespere pas, au contraire je suis tout feu et flamme, tout me parait couleur de rose. J'attends ma tante avec une inexprimable impatience.
Je veux sortir, courir, partout aller. Je suis heureuse !
Il n'est que dix heures et demie !
Elle n'arrive que ce soir, peut-etre demain !
Mais je suis fatiguee, j'ai dormi a peine cinq heures, quatre heures seulement, et mal. Je n'ai pas le courage de dormir le jour.
Alexandre ecrit que le proces marche bien. L'enquete est terminee. Les experts vont examiner les signatures de Romanoff, ces Samoyedes osent douter de leur identite, ils osent accuser de faux, les sacrileges ! J'ai moi-meme vu comment Romanoff a tout signe.
De leur decision tout dependra. Ou bien on reconnaitra les signatures valables et alors je sauterai jusqu'au ciel de bonheur, ou bien le contraire. Alors il y aura jugement pour faux. Mais Dieu ne laissera pas se faire une telle infamie, il sait que personne de nous n'a fait une semblable horreur, il sait que c'est Romanoff lui-meme qui a signe !
Adam n'a pas meme ete en Russie. Ma tante a tout imagine.
Il ne faut pas d'avocat, il en faudra un seulement dans le cas abominable ou ces loups devorants, ces coquins auraient achete les experts.
Je me suis embrouillee, il y aura des experts pour les signatures et il y en aura aussi, ceux-la seront des medecins pour juger d'apres les actes de feu Romanoff, d'apres les temoignages divers, si Romanoff etait oui ou non atteint d'alienation mentale.
Voila qui sera difficile a decider, Romanoff etant mort depuis cinq ans. Ils decideront comme ils voudront ces girouettes.
De la decision de ces gens tout depend. Voila ou il faut me mettre a genoux et prier Dieu, comme jamais je n'ai prie. Il y va de la vie et de la mort.
Triomphe, richesse et nom sans tache, ou jugement, honte, ruine !
Dieu sait si nous sommes coupables, Dieu decidera.
Dans le cas ou on dirait qu'il etait fou, nous sommes coupables d'abus, de tricherie, d'une foule d'horreurs.
Je n'ai jamais dit comment etait mon oncle, je n'ai jamais conte cette histoire.
Thadee Romanoff, d'excellente famille, a vecu jusqu'a l'age de quarante-sept ans sans attachement, sans amour aucun. Les parasites etaient habitues a son argent et sa soeur a l'idee d'heriter de sa fortune.
Apres avoir bu et fait de la debauche pendant deux semaines a Kharkoff il revint a Akhtyrka ou il etait marechal de noblesse, dans un etat facile a comprendre.
On a repandu le bruit qu'il etait devenu fou; ce n'etait pas vrai, mais une fois ce bruit repandu ses moindres gestes devinrent suspects.
Il a battu son domestique pour vol, celui-ci cria a la folie furieuse, on lia le pauvre homme, on lui fit toute espece de violence.
Un peu avant ce temps il avait fait notre connaissance. Il alla de nouveau a Kharkoff se plaindre au gouverneur, au prefet, du traitement indigne qu'il avait recu. Le prefet chassa l'ispravnik [chef de la police du district] d'Akhtyrka, d'apres la demande de Romanoff.
Dans ce temps nous sommes tous venus a Kharkoff. On desirait beaucoup marier le riche monsieur a ma tante.
Qu'on fasse attention a ce fait. Il n'a pas cesse un instant d'etre marechal de noblesse et n'a donne sa demission qu'apres s'etre marie, avant de quitter la Russie.
C'est a Odessa que le mariage eut lieu, on a persuade au bonhomme d'epouser ma tante dont il n'etait pas amoureux. Mais il s'etait attache a nous tous et l'aimait comme une soeur. Pendant qu'a Akhtyrka chacun lui faisait des miseres, nous seuls l'avions accueilli avec bonte.
Le bonhomme n'avait jamais de l'esprit, mais souvent faisait des remarques tres justes et meme avec humour comme on dit en anglais.
Il etait tres beau mais sa grosseur immense abimait cette beaute.
Il etait bete, disais-je, et quelquefois divaguait, mais n'etait pas insense et savait parfaitement ce qu'il faisait en leguant sa fortune a sa femme. Quoi de plus naturel ? Devait-il la leguer a sa soeur qu'il detestait et n'avait jamais voulu voir ?
Il est puni apres sa mort par ou il a peche. N'a-t-il pas fait un proces a sa belle-soeur pour la meme raison que sa soeur a ma tante. Son frere ayant tout donne a sa femme il voulut prouver qu'il etait fou.
Nous sommes venus a Nice tous ensemble apres avoir passe un mois a Vienne, un mois a Bade et le reste du temps jusqu'a octobre, etant partis de Russie le 6 mai, a Geneve.
A Nice il commenca a bien se porter, il avait souffert de rhumatismes dans les jambes, mais devint tellement gros que ca ne pouvait plus durer longtemps. En effet le 14 fevrier 1871, il est mort d'un je ne sais quoi aigu dans les poumons. Je savais le nom de la maladie, dix medecins me l'ont dit, il y avait dix medecins aupres de lui, on avait appele tous ceux qu'on a pu trouver.
J'avais douze ans alors, et je ne voulus pour tout au monde rester dans une maison ou il y avait un corps mort. J'ai emmene maman et Dina a l'hotel, nous logions a la Promenade des Anglais n° 17 dans le logement actuel de la celebre Prodgers.
Ma tante a veille sur le corps de son mari et etait aussi abattue qu'une femme peut l'etre, une femme qui n'avait jamais ete amoureuse de son mari.
Aussitot lui mort, on commenca les cabales en Russie.
Voila l'histoire.
Apres cet hiver a Nice nous allames a Geneve, de la a Baden-Baden. C'est la que j'ai commence a voir tout le monde, que j'ai eu Remy, que j'ai connu Berthe, que j'ai vu le duc, Carlo, Paskevitch, etc. etc.
Puis de nouveau a Nice, un hiver tranquille pour moi. J'oubliai que l'hiver 1870-71 nous fumes de la Societe des secours aux blesses, c'etait mon plus grand amusement d'aller a la gare recevoir les blesses, les servir, les soigner meme, tous les dimanches nous allions dans l'hopital du petit Lycee. Nous sommes toutes decorees de [la] croix de bronze.
Venons a l'hiver 1871-72. Je devins amoureuse de Boreel, j'avais treize ans, le 12 janvier 1872, j'etais regardee comme jamais personne, pour mes petits pieds chausses avec une supreme elegance et mes costumes ravissants de petite fille.
J'ai revu le duc avec une joie que je ne pouvais comprendre. Nous entrions avec Collignon dans le jardin de la villa d'Acqua Viva quand il passa.
- Hamilton ! m'ecriai-je, Mlle Collignon ! Mais regardez donc, c'est Hamilton de Bade !
Il a entendu son nom et vu ma face exaltee et ma petite personne presque debout dans la voiture, il s'est retourne et m'a regardee encore.
Je m'occupais follement de Boreel et rentrais toute miserable les jours ou je ne l'avais pas vu. Je le croyais baron Finot avec des chevaux de course, et j'ai decide qu'il me le fallait.
Au printemps j'appris qui il etait et me suis refroidie, j'ai commence a l'analyser, quand je vois souvent les gens je ne puis bien les juger.
C'est comme un tableau, il faut le regarder, puis se reposer, puis le regarder, alors seulement on comprend les defauts et on peut les corriger.
Je ne voyais plus Boreel, les premiers jours j'etais aussi miserable que possible puis en pensant a lui sans cesse, j'ai trouve qu'il etait de taille moyenne, gras, blanc, rose, blond, frais, beau. Qu'il avait de bons yeux de chien. Qu'il etait elegant, qu'il avait les plus beaux chevaux (ca j'avais remarque bien avant).
Il etait le plus grand ami d'Audiffret, qui alors etait un jeune chien a l'air vulgaire et satisfait, il avait vingt ans a peine. Boreel en avait vingt-quatre a vingt-cinq, revenons a Boreel.
Non, disons d'abord qu'au printemps avant d'aller a Bade j'etais en Italie ou j'ai admire de belles peintures, de sculptures, et qu'avant de venir a Nice nous sommes restes deux mois a Paris.
Recapitulons: 1870-71: Nice, Italie, Geneve, Bade, Paris et de nouveau Nice.
A Munich j'ai vu les galeries de tableaux que j'admire encore, en souvenir.
Revenons a mes heros. Souvent je voyais Girofla sur le balcon de Boreel la tete ebouriffee comme s'il venait de se reveiller. Ils jouaient dans les cercles ensemble et je crois que Boreel etait le maitre du petit Nicois en beaucoup de choses.
Je disais donc comment je trouvais Boreel, mais j'ai trouve aussi, qu'il avait l'air souvent indecis, qu'il marchait mal, et en un mot manquait de grace et de noblesse.
L'ete 1872, j'ai passe a Nice. Or un beau soir que j'etais en train de tacher de trouver un air convenable a Boreel et en meme temps a me demander qui pourrai-je bien choisir puisque celui-ci ne pouvant plus m'aller, ce soir, donc, pleine de ces pensees, mes recherches mentales me conduisirent jusqu'a dix heures du soir, je commencai ma priere et arrivee a l'endroit ou je priais pour Finot, j'ai supplie Dieu de me dire qui je devais mettre a sa place:
- Le duc de Hamilton, me dit quelque chose, je n'ose pas croire que ce fut Dieu. Le duc de Hamilton, m'ecriai-je toujours mentalement.
Eh bien oui, celui-la, je sais au moins qui il est. Il est adorable, et je vous supplie, mon Dieu, de faire en sorte que je l'aime et qu'il m'aime. Je n'ai que quatre ans a attendre. Des ce soir toutes mes pensees furent a lui. En automne j'ai commence d'ecrire mon journal.
L'hiver vint et le vendredi 13 decembre 1872 j'ai vu le duc de Hamilton et en suis devenue si amoureuse que cela dure encore.
Quant a Boreel il est devenu tellement pale a cote de l'autre que pendant plusieurs jours je l'avais oublie. Chaque fois que je voyais Hamilton j'etais si exaltee qu'il est impossible d'en donner une idee. Ce furent le 13, le 14, le 16, le 18, le 20, le 25, le 5. Cette avalanche de bonheur, m'a rendu presque folle et, a present en ecrivant, je suis emue et inquiete.
Mais depuis le 5 janvier 1873, jusqu'au 19, il ne se montre pas, je suis malheureuse et abattue et je commence a de nouveau regarder Boreel, mais je ne pouvais lui pardonner sa vilaine demarche et son air commun. Je voulus m'en occuper comme maintenant d'Audiffret, je voulus l'avoir et puis le chasser, je voulais tout cela et je n'avais que quatorze ans.
Je suis nee au commencement de l'annee de sorte que mon age peut se compter par les janvier. Le 12 janvier 1859 je suis nee.
Naturellement Boreel ne faisait aucune attention a moi, je n'etais plus une enfant et pas encore une demoiselle, j'etais dans le moment le plus desavantageux. Il ne me regardait pas et je rageais.
Enfin vint l'ete, nous sommes alles a Vienne, a l'exposition. A cette epoque mon journal [Quelques mots cancelles] suffit, il est assez clair et comprehensible.
Amen donc !
Apres le dejeuner je vais lire "Le Sport" dans le salon de l'hotel.
En face de moi se trouve un Bresilien tout a fait semblable a Moreno, un instant je crus que c'etait lui, mais non, celui-ci est jeune. Il me regarde avec cet air doux, trop doux, des Bresiliens-Parisiens, de sorte que plusieurs fois je me pince les levres pour ne pas sourire. Il me parait interessant, puisqu'il regarde tant.
D'ailleurs tout le monde a l'hotel me regarde beaucoup avec ma robe de laine blanche a galons blancs. J'ai une peur atroce qu'on ne me prenne pour la femme de Stiopa.
Nous sortons, j'achete un perroquet pour Machenka. Maman m'a donne deux cent vingt-cinq roubles.
Le bruit de Paris, cet hotel grand comme une ville, avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fumant, regardant, m'etourdissent.
J'aime Paris et mon coeur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite etre.
- Je n'ai jamais vu une telle fievre de la vie, dit Danis en m'entendant. C'est vrai, je crains que ce desir de vivre a la vapeur ne soit le presage d'une existence courte. Qui sait ? Allons, voila que je deviens melancolique. Non, je ne veux pas de melancolie. Je suis jolie chez moi avec un immense voile de gaze de soie noue en guise de fichu Marie-Antoinette.
Stiopa est alle a la gare, attendre ma tante, pourvu qu'elle vienne.
J'ai la fievre ici, je veux voir tout et tous.
En allant acheter le perroquet j'ai passe (en voiture, toujours) par la rue de la Ferronnerie a jamais memorable par l'abomination de Ravaillac. J'aime le vieux Paris.
Je m'installerai a Paris, je vivrai moitie a Paris, moitie a Londres et voyagerai pendant trois mois.
J'attends ! Et-ce qu'elle ne viendra pas. Sola sum.
Si je pouvais au moins descendre, il y a toujours du monde en bas.
Ah ! dans le corridor ce matin j'ai rencontre le vicomte Vigier.
En attendant l'arrivee de ma tante, j'ai pris une chambre sur la grande cour et il fait assez sombre.
Demain je ne pourrai aller au Bois, nous nous ennuierons. Mais lundi ! Ah ! pourvu qu'il fasse beau.
Lundi, je commencerai a organiser les choses pour l'hiver. Mes toilettes sont toutes inventees, il ne reste qu'a les commander. Pourvu que Caroline soit la.
Deux fois j'ai cru voir Boreel. C'est ennuyeux de n'avoir pas de binocle, a l'oeil nu je ne puis bien voir les gens dans la cour. Il pleut je vois cela sur les voitures mouillees qui entrent. C'est vilain d'avoir la vue faible, nous ne sommes qu'au second et je ne distingue pas bien les traits des personnes.
Il est six heures du soir.
Je passe mon temps a ecrire, cela amuse quand on est dispose. Mais quel supplice d'ecrire quand on est enerve. En general plus de choses il m'arrive dans la journee moins j'ecris.
Ah ! quand donc arrivera cette tante ! Et si elle n'arrivait pas du tout ce soir, voila quand je serai decollee.
Ce n'est pas pour le retard, mais parce que j'aime qu'une chose arrive quand je m'y attends, quelle qu'elle soit. C'etait absolument la meme chose que je voulus dire de Girofla concernant mon depart de Nice le samedi au lieu du jeudi. Mais comme je l'ai predit, il me l'a rendu, ce faquin.
Enfin, la voila ! Nous dinons a trois chez nous et elle raconte les evenements de Nice. La meme chose que dans ses lettres, l'homme en question n'a pas ete chez elle, mais l'a vu a la musique. Fiouloulou est venu raconter a ma tante son entrevue avec son patron, tout ce qui a ete dit, meme que je lui ai demande ou on achete les plus jolies ombrelles. On voit clairement que ces faquins s'occupent de moi plus que moi d'eux, ce qui est plus qu'immense. Ils se racontent les uns aux autres les moindres choses.
Ma tante raconte que lorsqu'elle a commence a parler et a rire de l'arrivee de Miss Robenson, il l'arreta en disant:
- Oh ! Madame, laissez cela, c'est une chose ancienne et sainte.
- Une chose sainte avec la Robenson, allons donc !
Eh ! bien savez-vous que pour cette phrase on peut presque l'aimer. C'est si bien dit, je m'attendais si peu a aucune chose semblable de lui que je suis emue et saisie d'un certain respect.
Je suis prete a pleurer de jalousie. Sainte, je voudrais etrangler la femme qui a su tirer d'un Girofla une pareille expression.
Me comprenez-vous ? comprenez-vous tout ce que renferme cette phrase : c'est une chose ancienne et sainte - et cela dit doucement. Et plus l'homme est frivole, desordonne, vaurien, plus c'est fort et plus c'est respectable.
Je me mets contre lui dans une grande colere et en dis des horreurs, et le traite de chien et m'en moque.
Ma tante dit encore qu'elle a su qu'il possede veritablement sa particule, qu'il est le petit-fils d'un je ne sais quel d'Audiffret, etc. etc.
Mais cela m'est egal, ou non, cela ne m'est pas egal du tout.
Non, je suis vexee, ce sainte ne me laissera pas tranquillement dormir. Et c'est pour un autre que moi que cela a ete dit !
Vraiment j'ai un caractere trop tourmentable. Je me sens tant de mechancete contre l'homme, avec bonheur je lui ferais du mal ! Je voudrais que Robenson meure pour lui apprendre cette nouvelle la premiere et le voir palir !
Pourquoi ne l'a-t-il pas epousee s'il l'aime tellement. La demoiselle ne refuserait tres certainement pas. Qu'il n'aime personne et je ne bouge pas mais qu'il aime et je deviens furieuse et je bondis comme une tigresse.
Quel caractere, bon Dieu !
Avouez que c'est vexant. Enfin, vexant ou non, raisonnable ou non, qu'importe. Ce sainte m'enerve au supreme degre.
Et que tout le monde s'en aille au diable.
Jamais Dory en jouant "Azucena" n'a dit avec plus de haine et plus de passion que moi ces mots: mi vendicar !
De quoi on n'en sait rien; de l'injure faite a mon imagination, d'un moment de trouble, d'une seconde de mecontentement, de n'importe quoi, mais en un mot je desire avec une rage impossible a rendre, me venger. Ma figure s'illumine et mes poings se serrent et mes yeux deviennent transparents et verts.