Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai vu Gioia, je ne veux plus partir.
Quelque chose m'attire vers elle. Je l'aime et je l'envie.
Les robes ne sont pas pretes, nous restons, j'envoie Kefe en avant. Je ne sors pas, je ne vois personne mais je suis contente de rester un jour de plus la ou est Gioia.
J'ai essaye une robe chez Worth et la demoiselle s'amusait en me racontant les richesses de Worth. Et m'offre de visiter Suresnes, comme on disait Vaux a M. Fouquet, on dit Suresnes a M. Worth. Les maisons de la rue de la Paix coutent quatre millions ! A Suresnes ce n'est pas beau mais c'est ideal, c'est plus beau que n'importe ce qu'on peut voir. Des curiosites et des richesses sans pareilles, un parc superbe. Elle m'en dit tant que j'ai l'idee de me faire couturiere. Ces faquins s'enrichissent et se font plus beaux que nous qui les enrichissons.
Tous ces discours me tournent la tete.
Pourquoi est-ce a Worth et non a moi ? Pauvre moi, ne pouvant avoir la premiere societe, je vais me fournir chez les premiers marchands. Mais il faut voir comme je me tiens avec eux, on dirait une reine. C'est beau dans son genre et cela chatouille agreablement l'amour-propre, d'aller chez ces princes de la couture.
Laferriere a quitte les affaires et s'est achetee un chateau, mais la maison est continuee par des Anglais et Caroline continue, c'est le principal.
Il a fait terriblement chaud, et je suis sortie jusqu'a trois heures en robe de batiste gris et la face enveloppee d'un voile de tulle blanc que Doucet m'a fait payer cent francs. Il est vrai que ce voile est divin.
De plus serieuses que moi se laissent entrainer a parler de la toilette. La toilette c'est la moitie de la femme, c'est le vernis et le cadre du tableau. Il faut etre ou tout nu ou habille.
Je n'aime pas le tralala, on peut etre bien habille en simple robe blanche, en chemise meme.
Enfin, je m'entends et les gens elegants m'entendent, quant aux amateurs du frou-frou, je ne m'en fiche pas mai.
Je parie que tous ceux qui liront, se croient des gens elegants ! Les hommes sont ainsi faits.
Je voulais aller en cachette chez la diseuse de bonne aventure a Mabille, Machenka m'aurait prete sa robe et un voile noir, elle peut etre reconnue mais moi il faut me cacher. Stiopa est alle s'informer si on pouvait la voir tous les soirs. Eh bien c'est seulement lundi et vendredi. J'en suis fachee car on dit qu'elle a fait a Georges une prediction merveilleuse, je me sens gaie, je chante "Ma belle Girofla", je joue "God save the Queen"
Je suis heureuse on ne sait pourquoi, sans doute d'avoir vu ma belle, ma chere, ma charmante Gioia. Elle etait vraiment majestueuse hier. Sa voiture etait la plus haute et la plus belle et, dedans, elle paraissait superbe.
En un mot elle ressemblait au duc. Sa maniere, son port, son expression tout de lui. Et comme cela lui va et comme elle est belle.
Pour qu'une telle admiration ne paraisse point extraordinaire, disons en un peu de mal, c'est-a-dire la verite. Elle se peint et elle n'a pas assez de gorge.
Je suis difficile pour le corps etant moi-meme faite en perfection, d'apres le marbre antique.
Excepte ces deux defauts elle est parfaite.
Je ne crois pas ce que je dis. Qu'on la deshabille et on verra des defauts. Mais non, je le crois parce que je suis faite comme personne.
Il faut etre indulgente.. Elle n'est pas faite comme moi mais elle est bien faite. Elle a surtout, en voiture un air, superbe et simple en meme temps. Elle avait l'air hier d'une deesse sur son char.
Attendez un peu et vous me verrez plus belle et mieux montee, il me manquera l'impudence qu'elle a dans les yeux, et le cachet de courtisane qui chez elle, est presque de la majeste, mais j'aurai autre chose qui ne sera pas moins bien.
J'ai achete des tarots egyptiens. Et je les fais le soir. Ils me disent des choses vilaines. Ruine, honte, malediction, mort d'une personne proche, calomnies, mais je triompherai. Il y a une ou deux bonnes cartes. Mais en general, tout est triste et vilain. Des projets renverses, des esperances dechues.
Je m'attends a tout en me confiant a Dieu. Il aura peut-etre pitie de moi et m'epargnera les peines.
D'ailleurs les cartes sont une invention du diable. Il faut bien prier Dieu, ne pas faire mal et esperer.
Cependant je suis toute defaite par ces tristes... predictions. Jamais je n'ai ete aussi incertaine, jamais je n'ai eu tant de crainte. Il me semble que je touche a une grande epoque qui decidera de bien des choses.
J'ai peur. Mon Dieu je reviens toujours a Vous. Vous seul etes vrai, eternel et bon.
Je me confie a Vous et Vous supplie de me proteger.