Mercredi 4 aout 1875
Il pleut, je suis triste et inquiete. Adam est en Russie et il va nous donner du fil a retordre !
Mon Dieu soyez bon pour moi. Jusqu'ici Vous m'avez protegee et gardee. Protegez et gardez-moi encore au nom de la croyance que j'ai en Vous !
Je suis miserable aujourd'hui. Encore chez Worth, Laferriere et Reboux qui me traitent en ange. Au coin de la rue de la Paix, Audiffret avec cet air de gentleman et de grand seigneur que son pere a vole quelque part.
Je suis en voiture, de sorte qu'on ne fait que se saluer, il me salue d'un air passablement insolent, ou du moins il m'a semble tel.
Je rentre pour Auguste. Il me coiffe a la Gioia, ce qui me vieillit, mais apres-demain il viendra avec plusieurs nouveautes.
J'ai ete indignement dupee, voyez-vous. Que c'est laid de se tromper en pareilles matieres !
On est confus et maussade. Tout me parait impertinences et bravades ! Cet homme s'est amuse a Nice, n'ayant rien a faire en ete, il s'est amuse avec une petite fille. J'ai non pas pris la chose au serieux, au contraire, je l'ai prise comme elle etait, mais je m'attendais a quelque chose de serieux, je le desirais tant que j'en etais presque certaine.
Et, maintenant que me voila detrompee, je me ronge les ongles de colere.
Je vois passer les riches equipages et le monde elegant et mon depit est immense. Cet homme se fait si beau ici qu'il ne me regarde plus.
Miserable Nicois endimanche !
Non, je mens, c'est qu'il n'est pas du tout un miserable Nicois endimanche, voila justement ce qui me bouleverse !
Il semble, du sommet de son elegance, me dedaigner. En effet lui a Paris est aussi bien place qu'a Nice, moi je suis mal placee partout. On dit de nous des horreurs, chaque chien aboie et calomnie. Il n'est pas etonnant qu'on detourne la tete.
Ah ! Mon Dieu faites-moi mourir ou faites cesser mon tourment. Les plus malheureux ont une consolation, la mienne c'est d'ecrire et de me plaindre.
Je suis pale avec une belle coiffure, je parle robes jusqu'a m'enrouer puis, a diner, saisissant le premier pretexte, je me mets a pleurer.
Je pleure notre position, j'ai des inquietudes affreuses a cause du proces en Russie et j'ai enfin le Nicois. Tout cela me ronge. Je me suis mise a la fenetre et j'ai pense. Je voulais demeler ce qui se passe en moi, j'ai cru un instant que j'etais simplement amoureuse.
Mais non, l'homme me plait sans doute mais je ne puis me dire: Je l'aime. Ici est le monde, l'elegance, la richesse, la societe et ici je suis sur des charbons brulants. A Nice j'avais un instant tout oublie. Je croyais avoir du bonheur, je n'en ai eu aucune chose, ce qui me chagrine au supreme degre.
Me souvenant d'une epitre de Marot au Roi pour obtenir de l'argent j'envoie ceci a ma tante:
Epitre a ma tante pour obtenir de l'argent.
La plus grande des trois Graces Se trouve dans cent disgraces. Si comme c'est probable, Votre ame charitable, De grandes choses capable, Entend ma voix lamentable, Elle soulagera ma peine. Et soyez bien certaine Que lorsque reine je serai Jusqu'au dernier sou vous rendrai. Mon ame poetique Et mon coeur magnifique Se dessechent comme pastel Dans ce petit hotel. Tous les soirs, vers six heures, Pour me bien rejouir Dans ce bois plein de fleurs Il me faut sortir. Il me faut pour cela Voiture et toilette, Comment le puis-je, helas ! Quand est vide ma cassette. Lorsque reine je serai Tout doublement rendrai Mais en attendant Envoyez-moi quelque argent !
C'est laid mais ca ne m'a coute aucune peine.
Pauvre tante si elle avait, elle me donnerait.
J'attends toujours qu'il vienne. C'est absurde, s'il devait venir il serait deja venu. Lache que je suis, je me tiens a la fenetre pour le voir passer.
Ah ! je suis si mortifiee. J'ai idee qu'il se moque de moi. Mais je me conduis bien et froidement avec lui, c'est deja consolant.
Arriver a l'age respectable de seize ans et n'avoir que des echecs, fi ! l'horreur.
Enfin il faut me remettre et attendre et vivre tranquillement. Je me fais des malheurs de rien. Je crois que je vais etre raisonnable. Je vais envoyer au diable toutes ces betises.
Mais la vie elle-meme en est composee.
J'ai pris une femme de chambre anglaise.
Je me sens un peu mal a l'aise d'accomplir mes premiers actes independants. Je dispose de l'argent, j'achete, je prends une femme de chambre. Je suis timide encore ayant toujours ete sous les ailes de ma mere et de ma tante, mes anges gardiens. Il faut bien s'habituer.
Je ne sais ce que j'ai en verite, je suis triste, miserable.
Mon Dieu, si quelque malheur me menace ecartez-le. Sainte Vierge Marie, etendez sur moi votre main protectrice !