Vendredi 23 juillet 1875

Ma tante qui était hier à Monaco avec Nina me raconte que cette dame, étant allée dîner, se mit selon sa charmante habitude à causer avec les domestiques. Et que le domestique lui a dit de Girofla bien des choses. Il a dit ce que je pense de lui et ce que j’ai dit hier dans ce même journal.
Que Girofla était un démon de perfidie. Ce n’est pas une nouvelle pour moi, je l’avais deviné bien avant de le connaître, le héros de tant de commentaires.
Il me déplaît d’entendre lui faire une pareille réputation. Il vise à la Don Juannerie et pour le punir je voudrais qu’on ne s’en aperçût point.
Cette charmante Nina, avec les meilleures intentions du monde, en quelque sorte prévient ma tante. Qu’ils sont bêtes ! tous ces gens me font pitié.
Ne suis-pas au-dessus des Audiffret et de ses semblables. Heureusement ou malheureusement je m’estime un tel trésor que personne à mes yeux n’est digne de ce trésor, et ceux qui osent lever les yeux sur lui sont regardés par moi comme de misérables vermisseaux à peine dignes de pitié. Je m’estime une divinité et ne conçois pas qu’un homme comme Girofla puisse sérieusement oser avoir des idées.
A peine pourrai-je traiter d’égal un roi. Je crois que c’est très bien. Je regarde les hommes d’une telle hauteur que je suis charmante pour eux car il ne sied pas de mépriser ceux qui sont si bas. Je les regarde avec bienveillance tellement ils me semblent chétifs, je les regarde comme un lion regarderait une souris.
Au lieu de sortir je peins, un tableau d’histoire. Sur un fond bleu azuré et nuages. Godard habillé de bleu (selon sa coutume), col et manchettes d’un blanc éclatant, cravate rouge, bas rouges et blancs, tenant d’une main une rose, de l’autre un arc et une flèche, il se tient sur un pied. Il a un carquois et deux petites ailes roses.
Il est si ressemblant que je ris tout en le fabriquant. Tout à fait cet air effrayé et cette croupe proéminente qu’il fait mouvoir comme se meuvent les queues de monstres qui entourent Neptune. Dans le coin à gauche est la tête de Saëtone, rouge, roux, avec des ailes roses et rousses et son monocle. Celui-là est reconnaissable à cause de la couleur et des attributs mais la face n’est pas réussie. A gauche est Fiouloulou ressemblant à faire crier, avec des ailes de chauve-souris, un monocle pendant dans l’air et une plume derrière l’oreille. Celui-là est si parfait qu’en le voyant les Sapogenikoff s’écrièrent que ce n’est pas une caricature mais c’est du talent, que c’est superbe.
A droite en bas se trouve une tour, des créneaux de laquelle sort un papillon à mille couleurs avec une tête d’homme vue par derrière surmontée de quatre cornes de colimaçon. Sur la tour il y a un grand cœur blanc avec cette inscription : La tour, prends garde ! - Dessous la tour sortent deux pieds et une queue noire. A gauche en bas il y a une figue de Barbarie, comme celle que nous avons volée à Gioia, de derrière laquelle sort un profil, j’ai voulu celui de Danis mais il n’y a presque aucune ressemblance.
Ayant terminé ce glorieux tableau je vais dîner au pavillon, la première fois depuis le 8 juillet. Plaisanterie à part cette caricature est charmante. Désiré et Galula sont parfaits, et Saëtone passable. Ce me sera un souvenir amusant.
C’est la fête d’Olga, je fais boire mes Grâces et bois moi-même passablement. On parle gentiment et je suis contente.
Exaspérée je demande à la lune de me faire voir celui qui sera mon mari.