Mercredi 30 juin 1875

Collignon part à deux heures.
J’avais l’idée de voir par hasard arriver Audiffret. Le train qui arrive d’Italie repart dans quelques minutes pour Paris.
Nous, ma tante, Dina, Collignon et moi, arrivons dix minutes avant le départ, les voyageurs étaient depuis longtemps débarqués.
A côté du compartiment où était Collignon était un coupé-lit et dans ce coupé il y avait un jeune homme et ce jeune homme sortit la moitié du corps hors de la portière et ne me quitta pas des yeux. Je n’ai fait que l’entrevoir mais dès que j’eus remarqué ses regards je ne prêtai plus aucune attention à ce qu’on disait, mes lèvres seules parlaient, et malgré moi tout en embrassant Collignon je regardai l’homme, mais une fois seulement. Le train resta encore quelques minutes en gare et l’homme ne détourna pas les yeux. Cela m’a amusé sérieusement.
Le train marchait déjà, je le suivis pendant quelques pas en parlant à Collignon et je sentais ces yeux.
Tout le monde a remarqué cela et on le dit tout haut à table.
Il faudrait qu’il reste alors, dit maman.
Oh ! c’eut été un roman et les romans ne m’arrivent pas.
Et pourquoi ne m’arriveraient-ils pas ?
Je vais au bain et me baigne, je plonge, je saute, je fais tout ce que je sais faire.
Ma tante est tout entourée de Bihovetz, Smirnoff, Enotëas et Walitsky.
Collignon est partie et papa hurle et se fâche contre nous tous.
Vieille histoire.
Les fenêtres du château m’ont encore trompée. Elles étaient ouvertes et comme si on était arrivé. Je croyais que je m’ennuierai davantage sans ce garnement.
Je ne me suis pas ennuyée plus que d’habitude à Nice, j’ai à peine senti l’absence du beau Niçois.
C’est lui qui serait mécontent de le savoir !
en travers
Ce n’est pas vrai.
Mon oncle n’arrive pas ! Il aurait mieux valu dire qu’il ne viendrait pas, on saurait comment faire au moins !
Ah ! ces Babanine, gens de désordre !
Paul écrit qu’on m’attend, je m’ennuie, je veux aller.
J’ai inventé des robes qu’il faut exécuter, qui me dérangent.
J’ai mis une casaque de maman quand elle avait seize ans, il y a de cela vingt-deux ans. C’est une casaque grise Louis XIV en velours rouge foncé brodée d’or.
Elle me va comme un gant et est encore fraiche.
Quelle admirable taille ma mère avait !
Oui, elle était bien belle, elle serait belle et bien faite encore maintenant si les maladies ne l’avaient tant maltraitée. Elle ne peut ni mettre un corset, ni se coiffer, et ce dernier temps est toute défaite et malade et à plaindre.
J’ai cousu une fraise de dentelle à cette casaque ouverte devant, rien de plus blanc que ma peau et je suis admirable ainsi.
Dessin à la plume d'une jeune femme de face, cheveux relevés, une fraise de dentelle autour du cou, casaque ouverte devant
Buste de femme en casaque à fraise de dentelle Mon Journal, t. 5 (fac-similé) — tome05.docx image 5 (après ¶2464)
Je crois bien que les femmes d’alors étaient belles. Avec ma figure on passait pour une beauté et une beauté passait pour une déesse !
Ce velours, ces gorges ouvertes, ces dentelles, ces tailles longues et ajustées qui font valoir la femme, ces robes longues et ces riches étoffes, ces coiffures si poétiques. Ce n’est pas la vilaine tête d’à présent, tous les cheveux ramassés en vilaines petites boucles, ou tout ramassés, en un mot vilainement.
Dina m’interrompt pour me montrer la fenêtre d’Audiffret éclairée et de mon cabinet sombre avec un binocle nous voyons un homme à la fenêtre avec les deux bras en l’air comme tenant un binocle, c’eut été drôle s’il faisait ce que nous faisons.
Seulement nous on ne nous voit pas, nous sommes dans l’obscurité.